17. nov., 2017

J'habite les racines du ciel

 

« Cette terre qui colle, cette terre qui m’englue … » Pauvre et émouvante notation d’un enfant, au crayon, sur un papier blanc quadrillé. Première étape d’un détachement, du décollement, d’un décollage.  Ces mots si clairs, qui hypnotisent, qui aveuglent, il est difficile d’en déchiffrer, après un demi-siècle de douleur, enfin,  le sens réel. J’étais chinois, et japonais, et asiatique dès l’enfance, sans le savoir ; une analyse serrée de mes journaux intimes le démontrerait.

Un texte clef, inséré dans Les caves de l’existence, mon premier roman, c’est, expérience décisive,  un enfant qui monte des gammes  en fixant de l’œil, méfiant et intrigué,  deux potiches chinoises juchées sur son piano.  Sur cette céramique fendue, en cloisonné, dansent des soldats au chapeau pointu, armés de hallebardes.

Les années passent, me voici à Nancy, où des étudiants, en étroit contact avec Ulm et Althusser, se rebellent contre une organisation pro-russe, l’Union des Jeunes communistes, défendent avec colère les droits des Vietnamiens, rédigent le premier numéro de Garde rouge. Je m’enthousiasme, j’apprends enfin l’allemand, et le chinois ; bientôt je suis en Chine pour tenter  de maîtriser cette langue, dont personne n’ose dire qu’elle est la plus difficile du monde.  Mais la France me manque vite, ce qui à présent me surprend fort. Je tente de couper le cordon ombilical ; en vain. Je reviens de Beijing après quelques mois, pour l’été  -- pourquoi donc ?  je repars à Nanjing en septembre ; je reviens encore ; j’abrège un séjour qui aurait pu durer trois ans. J’achève ma thèse : Li Dazhao et la recherche du Printemps éternel.  Li,  « la grande faucille » avait étudié à Tokyo, à Waseda. Sur un coup de tête, par un coup de chance, je pars au Japon : comme lui, je suis en quête d’un printemps sans fin.

Alors c’est un mouvement de balancier, ou de métronome, deux ans ici, deux ans là-bas. Le balancier s’affole,  le métronome se dérègle. J’en deviens malade.  Dès lors  je ne reviens plus d’Asie et me voici guérit. Sept ans sans revenir en Europe : le cordon ombilical est coupé.  La patrie ne me manque plus. Le Vietnam, Taïwan, la Chine, le Japon, la Thaïlande, le Népal : chaîne de mes amitiés, de mes amours. Après vingt et un ans, une Japonaise hardie me ramène à Paris. D’abord j’hésite, je refuse, mais qui peut vaincre la sorcellerie d’éros ? la nostalgie de la terre natale l’emporte, m’emporte.

Très vite, hélas, tel Ulysse,  je déchante ; je ne reconnais plus ma patrie. Elle est décidément  bizarre, elle est étrange elle aussi, elle est étrangère. Où suis-je ? où en suis-je donc ? éros a trahi le héros.

 

A présent, je rêve en chinois ou en japonais, la nuit. Au réveil, dès que j’ai franchi la porte de mon immeuble, je suis en terre inconnue. En pleine jungle. Mes sensations, mes idées sont fraîches. Je débarque à Roissy chaque matin. J’habite simultanément plus d’un monde, c’est à la fois un supplice et un paradis.  J’ai acquis le regard de l’exil, prisme très cruel pour qui n’a jamais fait cette expérience.  « Monsieur ! -- moi qui vous parle, je suis Parisien, je vais vous expliquer ce qu’est la Perse, et Tokyo, et Pékin ; sans y être allé une seule fois.  Telle est la force, la magie de mon savoir : je connais la Chine, sans l’avoir encore faite ; mais je ne tarderai pas à la faire. Et d’ailleurs j’ai fait l’Inde. En vérité, vous n’avez rien vu ; avez-vous, monsieur ! véritablement voyagé ? -- Tokyo ? -- et alors ? Et d’ailleurs le Japon, c’est fini ! ».

Il y a  de quoi devenir fou, il y a de quoi se taire. Marco Polo était un mythomane. Et un paranoïaque. Un faible d’esprit, un songeur.

Oui je l’admets, la patrie nous colle à la peau.  Je me souviens de ces listes de mots rares, en français, que je dressais avec délices, enfant ; de mon hostilité de principe à l’anglais. Pendant la première guerre mondiale, Romain Rolland consigne dans son Journal cette exclamation douloureuse du vieil historien Lavisse : « Mais enfin ! si vous m’enlevez ma patrie, que me restera-t-il donc ? ».

Aujourd’hui, pour rien au monde je ne regrette les sacrifices qui m’ont amené là où j’en suis. Pour voyager profondément dans sa chambre, comme dit Pascal, il faut dès l’enfance être malade, grabataire, au sens où Jean Guitton  dit, de Marthe Robin, que c’était une cosmonaute, perdue dans le noir, en rotation dans l’espace.

Le malheur de l’exil est une grande chance, pour un écrivain, un artiste, un philosophe ; pour un homme ordinaire aussi, s’il y réfléchit un court moment : car n’est pas malheureux qui veut, de ce malheur-là ; ne fréquente pas qui veut l’école de l’exil ; ne possède pas qui veut l’œil perçant, douloureux, plein de larmes de l’exil. J’habite à présent un monde fait de beaucoup d‘autres, multiple et polyvalent, fragmenté et complexe, effrayant et passionnant : une formidable fugue à de nombreuses voix.  Heureusement pour mon équilibre mental, évoluent beaucoup d‘étrangers à Paris ; le monde entier y coexiste, je ne suis pas seul.  Mes racines ne sont pas seulement en  bas, plongées dans le sol, mais en l’air, suspendues dans le ciel, comme les lianes d’une forêt tropicale ;  mes racines, mes sources sont partout : Le Creusot (où le casse-fonte des usines Schneider, nuit et jour, faisait régner l’angoisse des bruits de guerre,  Mâcon (Capoue en bord de Saône, à l’odeur de foin en juin), Nancy (la ville ducale) , Paris, Beijing, Nanjing, Osaka, Tokyo, Nagasaki : toutes ces étapes sont gravées dans mes carnets. Tout est écrit noir sur blanc, et en couleurs. Il ne reste plus que l’étape finale, celle du ciel, à vivre. L’âge, la mort sont aussi des exils. L’écriture aussi, l’art des sorciers. 

L’humanité entière, rapetissée par la vitesse, le globe entier part en exil. Tel est le mystère effroyable de notre temps, fascinant et excitant,  unique, inédit  dans l’Histoire des hommes. Loin de nous lamenter, de nous plaindre, nous indigner, nous devons nous honorer, nous féliciter du privilège d’avoir à vivre cet enfer, pour essayer d’en faire, ou d’y discerner un paradis, quelque petit jardin à la Voltaire, ou une immense forêt du Jurassique.

(Publié in La faute à Rousseau n°75 juin 2017)