16. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (66)

L'une des Xénies de Goethe s'est gravée dans ma mémoire depuis très longtemps : Rien n'ira jamais mieux, il convient d'en prendre son parti. La probabilité est grande qu'au contraire tout aille plus mal, c'est là le point de départ de toute philosophie. Une fois ce constat posé, les espoirs politiques et sociaux sont remis à leur place, fort maigre. Les soucis matériels, terrestres, un peu plus d'argent, d'aisance, de bonheur, un peu plus de gloire paraissent dérisoires. Le chercheur, le quêteur pénètre alors lentement dans l'immense royaume du céleste. Un contentement profond est à sa portée. Cependant nombreuses sont encore les fondrières, traîtres les marécages où il peut s'enliser, perdre le chemin, il s'aperçoit souvent avec horreur qu'il arpente un labyrinthe et la tentation de revenir vite en arrière, vers les biens tangibles, est forte. Jamais la société n'a galvaudé les pierres précieuses comme à présent. Les mots Zen et guru ont été ridiculisés en France, j'éprouve une grande réticence à leur égard ; je me souviens, à mon  retour, de ma surprise, une sorte de dégoût à découvrir le mot Zen sur le prospectus d'un petit hôtel. S'y ajoute le fait que la langue française est usée jusqu'à la corde. C'est en vérité le monde, la terre, les biens mondains, tout ce qui est mondain qui est usé, a été abîmé, sali, souillé par un long et maladroit usage. Et pourtant les jardins secrets existent encore,  plus protégés encore que jadis, plus inaccessibles. Car ce n'est pas par un mépris des hommes que l'on doit les tenir à l'écart de la grossièreté, de la vulgarité, de la désinvolture de la société quand elle manie, de ses doigts indélicats, les trésors de l'esprit. Si l'on n'y prend garde, le goût fin et délicat de toutes les choses précieuses, sera contaminé, la musique de Mozart, entendue sans soin nuit et jour, deviendra elle-même insupportable. Je ne sais quelle maison de disque, je ne sais quel Noël, eût l'idée détestable de lancer un coffret des oeuvres complètes de Bach, sur le marché, un coffret noir : "Voici tout Bach dans cette grosse boîte noire, je te l'offre, voici mon cadeau de Noël". Je te donne ce fardeau, ce poids de culture. Cette grotesque image exprime très bien l'absurdité et le drame du monde moderne. La notion d' "oeuvres complètes" est fausse. Ce n'est pas un hasard si les dictionnaires et les encyclopédies ont fleuri autour de l'an deux mille.  En Chine,  la rédaction d'une encyclopédie, de l'histoire d'une dynastie précédait, ou signait son déclin et sa chute.  Le monde contemporain est en train de mourir sous le poids de ses oeuvres complètes. La complétion de ses histoires l'achève. L'entreprise Wikipedia, sous l'angle favorable, est l'édification de cathédrales culturelles par une armée d'ouvriers anonymes ; sous un angle moins admirable, défavorable, c'est, entre beaucoup d'autres,  un signe de fin du monde, un énorme point final, une victoire de l"érudition contre la création.  Du reste toute cette duplication numérique du monde, mot à mot, image après image, est un mauvais signe, à moins que ce ne soit un décollage, une envolée vers l'ailleurs, l'exil de la terre entière, qui en a comme fini avec elle-même, lasse d'elle-même, dégoûtée d'elle-même. Sur ce point il ne serait pas impossible de soutenir que la consolation de l'Orient  est une illusion, un leurre de plus. Il importe d'oser dire, à contre-courant, je l'ose, que le maoisme, que Mao lui-même gardait quelque chose d'un ascète, d'un saint, et que ses crimes, les crimes des saints, en tous cas des héros, ont jeté les fondements de  la résurrection  de la Chine, laquelle ajoute, additionne au lieu de soustraire, de renier, d'exclure, tout comme d'ailleurs la France conserve l'aventure napoléonienne d'une certaine façon en son sein, au sein de l'avancée de ses républiques, république sacrée qui n'est elle-même qu'un avatar de ses royautés. 

"Quel est donc votre solution, où est donc votre salut ?" me dira le lecteur, agacé par mes tergiversations, mes circonvolutions.  Il tient, autant que l'on puisse donner un ou deux noms pour se repérer dans une forêt profonde, allumer deux bougies au lieu de maudire l'obscurité, projeter deux petites lueurs -- il tient à ceci : singularité et éternité. Chose merveilleuse, étonnante, dans toute singularité, dans toute objet ou être singulier, si l'on cherche bien, se cache, gît une éternité. Et même l'éternité ; pas une petite éternité, l'éternité en soi. J'ai tout oublié de mes études de philosophie occidentale, mais je crois bien que c'est là une caractéristique de la philosophie de Spinoza ; c'est-à-dire, au fait, un judaïsme, un judaïsme passé par l'Espagne, mâtiné d'Andalousie,  d'errance tsigane, de nomadisme arabe, de parfum des Indes, une longue trajectoire, une longue route des épices, une longue ligne, une longue lignée, toute la terre unie par le mouvement, une route de la soie en direction de Venise, petite perle de l'orient, analogon des canaux de Suzhou 苏州 Quoi qu'on fasse, on la retrouve, on n'y échappe pas : l'Asie, l'Asie. L'Eurasie, l'Odyssée mongoloïde, de la Patagonie, la terre de feu, au lac Tanganika, par les détroits, les isthmes, et je me permets, je prends le temps d'évoquer ici  ce Français amoureux de ces écarts étroits entre deux terres, qui donna une conférence à Tokyo avant de subir son destin, ce surfeur qui périt en tentant de rallier Taïwan au continent, j'ai hélas perdu son nom,  un nom, je crois, à particule.

Cocteau, par défi, lance cette boutade : "Je ne pense pas donc je suis". Il faudrait plutôt dire : je ne pense plus, donc je suis. Toutes les peintures, ajoute-t-il, les dessins, le moindre trait de Picasso est une pensée faite acte. "Qu'est-ce que penser ?" ce titre me fascinait durant mes études de philosophie. C'est grâce à l'Asie, encore elle, que j'ai saisi, ce semble, le peu qui est à saisir. Ce peu est un monde. un autre monde.  Continuant mes voies énigmatiques, mes pérégrinations, en apparence insensées, voilà que m'obsède cette remarque ironique d'une personne qui m'est chère, involontairement ironique, par là fertile, profonde pour mon propos, puisqu'elle m'exhorte à progresser dans le détachement. Car enfin, a-t-elle elle-même fait un long chemin dans le détachement de la "francitude", et vers le détachement d'elle-même ?  Imbus de soi, viscéralement attachés à la francitude, aux liens nationaux, jamais sortis de cette gangue, de cette cage, cet enfermement, sinon par cent voyages de tourisme, telle est l'obstination, la conviction de se situer au-dessus de tout de bonnes âmes, de bons esprits, si magnanimes, lorsqu'ils accablent, sermonnent gentiment  le pèlerin, le fils prodigue ; car, lui ouvrir largement les bras, face à l'aîné un peu choqué, mécontent, jaune-vert de rage dans l'ombre, comme dans le tableau de Rembrandt, seule y atteint l'infinie miséricorde, l'immense compassion et amour du Père. (à suivre).