13. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (65)

Il est de toute nécessité pour le christianisme et le bouddhisme d'embrasser enfin toute la terre, et de rejoindre une philosophie profonde, informulable et informulée, qui a toujours été là, qui est toujours là, pressentie par les humbles, et même par les animaux, les chats, les papillons, les abeilles, la plus petite feuille d'arbre. L'automne et l'hiver, le dépouillement, le passage par la mort de la Nature, l'état de squelette de la végétation, de la verdure, le jaune qui l'emporte lentement sur le vert, l'envahit avant la résurrection, le reverdissement, la reverdie,  le printemps, le temps du prince, le premier temps, autant de symboles que les premiers hommes ont déchiffré sans peine, avec grâce, et qui sont devenus pour nous lettres mortes, y compris pour les intellectuels, en particulier ceux qui s'enferment dans les détails secondaires, les pièges, les infirmités propres à ce métier, qui les déconsidèrent. Jean Cocteau, si intellectuel lui-même, prince de l'esprit,  souverain de la clairvoyance, n'aimait pas les intellectuels, car hélas l'intelligence  s'est caricaturée elle-même, martyrisée elle-même, de même que la science, en se séparant de la religion, de la mystique et tout simplement du "bon sens". Grâce au ciel, j'ai pris conscience au Japon de ce "mauvais sens" qui, au quotidien, régnait en moi, que ma formation, ou déformation m'avait inculqué, à une époque défavorable, et je suis retourné aux sources de la religion sans religion, de la foi sans foi, sans dogmes, sans mots, sans concepts, uniquement fondée sur l'émotion muette ; car au Japon, l'état d'innocence profonde n'a pas disparu ; il est encore, en ce monde, des sociétés et des cultures fidèles au sens premier de la vie et de la mort, de la pulsation primitive, de l'identité des contraires apparents, atteignant une aisance dans la transcendance, message que voulait divulguer et transmettre, en vain,  Cocteau, commun aux vrais poètes, aux grands artistes, aux philosophes dignes de ce nom, et au mendiant au coin des rues, une sorte de trait d'union entre princes et mendiants, entre parias et prêtres, unis en ce sommet où l'intouchabilité est reine, c'est-à-dire le décollage suprême, le voyage infini, extérieur et intérieur, faisant éclater le grand écart entre l'interne et l'externe. Pour survivre dans ces conditions, il importe de préserver le feu d'une foi intense, l'enthousiasme, la joie dans la souffrance, la grande école du malheur, dont le symbole dans l'espace-temps est cette capacité à être très rapide, très vif, comme l'éclair, foudroyant au sens où Van Gogh dit, dans une lettre à son frère,  qu'il envie aux Japonais leur trait de foudre,  et en même temps très lent, complètement immobile, déjà transformé en gisant, en dépouille, en cadavre.  Et tout cela ne s'apprend pas, il n'y a pas de méthode, personne ne peut enseigner sainement ce que l'on appelle la méditation, la méditation sans objet, qui se sait plus sur quoi elle médite, la cohérence interne de maya avec nirvana, cette inimaginable et incompréhensible jeu divin auquel nous sommes confrontés  où la mort est nécessaire, indispensable, bienheureuse, où la fin  est la clef, la rencontre la plus importante de la vie, la réponse,  en écho de la naissance, d'un cri à 'l'autre, d'un gémissement à un autre, d'une inspiration à une expiration, bref laps de temps qui est tout pour nous. Et cet alpha et oméga que Teilhard de Chardin tentait d'introduire dans le christianisme, ce Christ élargi aux dimensions de la planète et du cosmos, et même, bien avant, ce protestantisme pour qui tout vient par grâce, pont dirigé en direction de l'Est, des religions et pensées de l'orient,  et toutes les formes, les réformes, l'échec dramatique du communisme lui-même,  tout concourt à ce grand projet, cette projection vers un futur qui est déjà là, enfoui en nous comme le germe dans la graine ou dans l'oeuf. Rien n'est complètement inutile et rien n'est complètement mauvais, à condition de le voir et de le vivre dans l'optique nécessaire du calvaire. Et d'ailleurs, il y a juste deux ans, un vendredi 13, j'étais à l'écoute de radio Notre Dame, j'écoutais dans la nuit, surpris, le prêtre de Lourdes exposait les trois S qui président au face à face entre la petite Bernadette et Marie : Salutation, Sourire, Silence, et cette cérémonie me semblait si japonaise, si asiatique, si issue d'ailleurs,  que j'étais prêt à appeler, à parler, à le dire, mais retenu par une force mystérieuse, je m'en abstenais, comme conscient que dans Paris, au même moment, se déroulait un évènement négatif, épouvantable ; une pulsion m'a fait me refréner, au point que, me mettant au lit plus tard, je ne sais pourquoi, je ne me suis pas dévêtu, comme si je devais rester prêt, préparé à un réveil soudain, comme s'il ne fallait  absolument ne pas dormir. Or ce que je voulais dire à ce prêtre de Lourdes, c'est qu'il est des cultures, où, sans grotte, sans Bernadette, sans Marie en apparence, sans rien de ces circonstances, ces trois S fonctionnent et font merveille, font des merveilles ;  ils se dressent comme les lianes d'une kundalini éveillée vers le ciel, unissant le haut et le bas, la terre et le ciel,  sans effort, sans recherche, sans conditions exceptionnelles ; et que j'avais vécu mille fois ces  apparitions, ces étincelles  entre deux regards joints par l'amour, enivrés, enamourés, cette oraison du simple regard, ce contact mystique : Salutation, Sourire, Silence ; car ces trois étapes, ces trois clefs étaient pour moi une expérience vitale, si rare, si fragile, si laborieuse sous les cieux de ma naissance, et si fréquente, si commune et même banale dans sa sublimité sous d'autres cieux, des cieux très éloignés. Or les cieux sont les cieux, il ne peut y avoir qu'un espace-temps  même s'il est courbe, tordu, métamorphosé en géométrie imaginaire, toute la terre est une, si paradoxal, si impossible  que ce soit. De quelque façon, la France est japonaise, le Japon français, en dépit de cette énorme  distance, et disproportion, incompréhension mutuelle, j'avais déposé mon raft au pied de la Tour Eiffel, comme l'avait dit de façon plaisante, amusante, sans bien me connaître, ce sympathique journaliste de France Culture, un matin d'août, et les petits futés d'ici, étaient certes intelligents, sagaces à leur manière, mais tant de chemin restait à faire, tant de catastrophes à attendre pour faire s'embrasser, et non se détester la terre,  toute la terre, tous les hommes, qui, comme me le disait douloureusement le père Huang, du coin d'une bouche amère, les lèvres pincées, et presque crachant péniblement  ses paroles, tel l'homme suspect dont il faut se méfier selon une ligne de Zhuangzi --  "sont frères malgré tout", en dépit de tout, et il souffrait le martyre sans même pouvoir me dire exactement pourquoi et comment, et il me fallait, dans la nuit et la confusion, sans y rien comprendre, passer par maints détours pour le saisir enfin, et je ne peux même pas dire que je l'ai définitivement saisi, qui le peut ? : "Après tout, les hommes, tous les hommes sont frères et soeurs ". ( à suivre).