11. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (64)

Qui célébrera les noces de l'Orient  et de l'Occident ? -- les noces profondes. Qui unifiera toute la terre ?  Un ennemi extérieur, venu d'une autre planète, seul y parviendrait, tant l'idée de guerre, de compétition est ancrée dans les moeurs et le style même de l'homme. L'homme qui, selon Cioran, Cocteau, et quelques autres clairvoyants, se comporte comme s'il était la vermine, les puces, la lie de la terre. Le père Huang, ce Christ jaune, m'a envoyé en exil, au lieu de m'entraîner dans un couvent. Il m'impressionnait tant par ses souffrances, son sourire amer, presque un rictus, que je ne pouvais que lui obéir. Pourtant, plus encore comme il a dû souffrir de ce que je m''attardasse au Japon, ces petites îles en dentelle, si méprisées de certains Chinois. Ce n'est que récemment que je me suis aperçu qu'il était mort quelques mois seulement après la parution de La philosophie japonaise des enfers, suivant de peu son ami, le père Duperray.

"Les Japonais n'ont pas de culture" ai-je entendu, muet de surprise, de la bouche charmeuse d'une cantatrice chinoise qui me chantait l'air de Mimi dans les jardins du Palais Royal. La vérité est que les ressources des hommes sont intarissables pour la détestation, le conflit, l'opposition en tout. Jactance, voracité, instinct génésique sans contrôle : trois fléaux où les nations latines se distinguent. Le coin Est de la Méditerranée est une charnière où trois continents se frôlent, se heurtent. Ne faut-il pas être hypnotisé par soi-même, imbu de sa géographie, pour y voir le centre du monde, y contempler comme son nombril ? nombrilisme, courte vue qui, pour la Chine, le Japon, la Corée, et d'autres nations très anciennes, aux grandes lettres de noblesse, est typiquement  le travers, quasi inguérissable, de l'Occident. J'ai déjà dit que Chaplin et Cocteau, se retrouvant sur un paquebot à faire le tour du monde, dans  les années trente, s'avouent  avoir honte d'être blancs. Ni l'un ni l'autre ne se sentaient vraiment pris au sérieux  par les hommes graves et importants. Seuls les simples, les candides les admiraient ; ceux qui, adultes, préservent, n'abandonnent pas  l'esprit divin de l'enfance : les insignifiants.  Jean Cocteau repose dans la chapelle des simples, l'abri des lépreux, à  l'entrée du village de Milly. Royal refuge pour un poète, l'ami des pauvres, le consolateur des malades, membre d'une race dangereuse, contagieuse, "une race de couleur" va-t-il jusqu'à dire, lui dont le premier recueil, très oublié, porte ce titre : La lampe d'Aladin. Poèmes nés, sortis de lui à dix-huit ans, d'une facture classique, qui l'ont propulsé dans la gloire,  et qu'il n'a peut-être jamais égalés. En juillet 1958, le voici qui a le courage, l'audace d'écrire : "Il y a des minutes où l'idée d'être haï de l'Orient, me fait haïr d'être européen." 1958, c'était hier : le nationalisme de Nasser, le drame algérien.  Avons-nous véritablement avancé d'un pas ?  Dans la découverte de sa vastitude, le monde a-t-il avancé d'un pas ?  Admirables sont ceux qui croient en une solution politique et sociale ; plus admirables encore sont ceux qui croient en une solution militaire. Le suffrage universel pour élire un président, qui ne voit qu'il est trompeur et courtise les périls ? -- péril évité de peu ici ;  que, véritablement, la Russie, la Chine, le Japon sont sages de s'en dispenser ; de se laisser le choix d'une sélection lente et mystérieuse, par le hasard de rapports de force qui mettent en avant, sinon une capacité, du moins une moindre incapacité. Si je crois en quelque chose, c'est en une solution secrète. Une solution mystique, réservée, hélas, à quelques âmes désolées, courageuses et silencieuses, Les chevaliers de l'invisible, les combattants de l'obscurité, dont les oreilles, beaucoup plus que les yeux, sont ouvertes, attentives. Les voyants qui voient dans le nuit, et ne sont pas vus ; seul Cocteau, unique exception peut-être dans les lettres françaises, pouvait réunir en lui les deux acceptions du mot "voyant".

Seul le Christ jaune, le père Huang, à sa façon et dans mes rêves, unit toute la terre.  François-Xavier Huang, libre, excentrique, quasi anarchique à la manière des oratoriens,  la  manière familière de Philippe Néri, saint qui n'a presque rien écrit,  qui seulement a agi, a laissé son nom dans la Rome du seizième siècle ; léguant un florilège d'anecdotes proches de celle des moines blagueurs du zen, dont Goethe recueille quelques-unes dans son Voyage en Italie.

Je n'en cite qu'une.

On lui parle d'une sainte, il va lui rendre visite, lui demande, l'interroge à la porte : "C''est vous la sainte ?"  "Oui!" répond-elle, pleine de confiance. Il lui tourne le dos, et repart.  J'ai la faiblesse de croire qu'une sainte d'Asie, qui réfléchit avant de parler, qui tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant d'émettre un son, comme le recommandait le Psaume, me serait pas tombée facilement dans ce piège. Ni cette paysanne dont parle Rousseau dans ses Confessions, qui ne sait que répéter "Oh ! oh !" à tout ce que l'on pouvait dire en sa présence. Paysanne française ou suisse, si asiatique, si orientale, si démodée, sans vocabulaire, sans grammaire, riche d'émotions pour communiquer dans son hébétude ;  hébétée, demeurée, ahurie, elle que le grand spectacle du monde laisse sans voix. Cet état est devenu un état de maladie, que les médecins ne comprennent pas, ou pas encore, qui, dit-on sans humour, à ce qu'il paraît, se soigne.

Ignorance des savants ; savoir des simples, savoir du pauvre. (à suivre).