9. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (63)

J'engage les esprits indépendants qui luttent, dans l'obscurité et le silence, pour des valeurs  intimes, à lire la chapitre XX des Parerga de Schopenhauer dont l'intitulé est :"Sur le jugement, la critique, les acclamations et la gloire". Ils y recevront une injection d'énergie et leur détermination en sera décuplée, si besoin est. Schopenhauer analyse le mécanisme social de l'envie et les benoîtes méthodes de la majorité pour venir à bout de la minorité qui lui est supérieure. Il classe les auteurs et les artistes, dans l'ordre, en "météores, planètes et étoiles fixes". Jamais les "météores", qui brillent vite et disparaissent vite, n'ont été si privilégiés, car ils conviennent admirablement aux sphères de la dominance médiatique. Il en résulte, inversement, que jamais les esprits classiques et néo-classiques n'ont été si brimés.  Les actions et les pensées élevées ont cependant toujours subi ce traitement, c'est l'une des vérités qu'il est interdit d'exprimer trop haut, car elle blesse, elle est cruelle. Nietzsche, Wagner n'ont pas dédaigné d'aller se réchauffer et se réconforter chez Schopenhauer, les petits esprits les ayant très longtemps persécutés ; de même que -- on peine à le croire --  Delacroix, Balzac, Hugo, en fait toutes les "planètes" et "étoiles  fixes", que personne, à présent,  n'ose plus dénigrer et rabaisser -- ou plutôt, qui ne le sont que honteusement, à voix basse.

Nous sommes à l'âge -- ici c'est Jean Cocteau qui parle, et dès les années cinquante du siècle dernier-- où la majorité se pare des plumes de paon de la minorité,  ou croit pouvoir le faire, en avoir le droit, la licence, l'impunité. Elle se vante de connaître et d'exhiber, en pleine lumière, tous les anciens secrets. Mais les secrets restent les secrets, la "transparence" leur déplaît : à peine invoqués, tous s'enfuient à tire-d'aile. Nous en sommes là, nul n'y peut plus rien. Pourtant ce qui possède une valeur immense, continue, comme avant, à mûrir et à se développer, lentement, en silence. Sans bruit. Summum du ridicule, le trop célèbre "buzz" est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Presque tout ce qui est vanté, prôné à grand bruit, à grands frais, est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Qui ne voit, par exemple, que plus la femme est "l'égale" de l'homme, plus son image, par une logique perverse, se dégrade, comme si l'égalité absolue enfantait nécessairement le mépris absolu. Et d'ailleurs, c'est l'être humain lui-même, en soi, qui d'une part jouit des droits à l'égalité et à la liberté absolues, et récolte, d'autre part, les fruits amers du mépris absolu. Ce dernier, sinistre épée de Damoclés -- roi des orfèvres -- , est suspendu au-dessus de l'humanité entière, à la merci d'une crise financière sans pitié, ou d'une guerre thermonucléaire, déclenchée comme il se doit au nom de la paix et des principes, par des dirigeants qui, soudain, seront pris de panique, dépassés par ces évènements  qu'ils continuent, avec  constance, avec un optimisme indéfectible, à créer.

Jamais la planète n'aura été, autant qu'aux temps  présents, comme une proie frissonnante et pantelante, prisonnière dans la paume des dieux. A la merci du bon vouloir de la divinité, d'un pouvoir suprême ; dépendante de la seule miséricorde divine.  Car toutes ces forces matérielles qu'elle a amassé follement, siècle après siècle, et toujours plus vite, avec frénésie, tournent, tourbillonnent sans que personne ne puisse plus les contrôler. A la fin de Guerre et Paix, Tolstoï montre que Napoléon et Koutouzov ne  maîtrisaient rien, contrairement à ce qu'ils s'imaginaient. Moins encore les dirigeants du moment, qui pour la plupart ne brillent ni par le caractère, ni par le savoir et l'intelligence.  L'homme blanc, aux yeux de tous, au regard de l'Asie entière, sur tous  les écrans, se montre pour ce qu'il est. Figure typique, figure d'anthologie, l'homme blanc par excellence ; celui qui envisage, sans frémir, de déchaîner sa fureur sur des terres très lointaines, comme vouées par fatalité à la foudre nucléaire ; celui à qui il est conseillé, ou qui conseille lui-même de limiter la puissance chinoise dans des proportions raisonnables, avant qu'il ne soit trop tard. Sous son apparent brio, pathétique de faiblesse réelle ; sous son grand style et ses rodomontades, presque émouvant d'impuissance. Tout cela est à pleurer et ne motive finalement ni trop d'attention, ni trop d'inquiétude. Depuis les temps des Psaumes, le sage passe pour un fou, parce que sa force est ancrée en un autre lieu. Il n'est pas totalement de ce monde, un pied ici, un pied dans l'au-delà ; il n'est ici qu'à demi né, comme autrefois le samouraï ; comme le poète, le poète qui boite. Tous deux ne sont pas à l'aise en ce monde ; ils n'ont aucun désir de l'être, ils n'ont aucun regret de ne pas l'être. Ils appartiennent à une race dangereuse, exceptionnelle ; incomprise par principe, et finalement par bonheur. Osera-t-on citer ce proverbe de l'ancien Japon, ce proverbe orgueilleux : "Même lorsqu'il n'a rien à manger, le samouraï utilise un cure-dents" ? Goethe aurait dit : "le gueux seul est modeste" ; déclaration à  prendre avec un grain de sel.  Ce qu'il entendait par là, c'est que la modestie n'est pas toujours de bon aloi.  De nos jours, les gueux ont vaincu, ils font la loi ; ils sont devenus immodestes.  Nous sommes quelques-uns à espérer que cet état de chose ne finira pas trop mal. Et c'est pourquoi la modestie asiatique m'est chère, même quand elle est fausse. L'Asie, comme Cocteau l'a dit de lui seul, à ses dépens, est "un mensonge qui dit toujours la vérité" ; cet état de transcendance se mérite et se paie. (à suivre).