6. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (62)

L'état suprême ... "la réalisation" ... Mots maladroits, le second surtout, pour tenter de désigner la cible indicible.  Le Bouddha élève en silence une fleur unique devant l'assemblée - un seul disciple, le disciple bien-aimé, comprend ce geste. Cette scène pourrait être le centre d'un grand roman. La fleur est élevée imperceptiblement, presque en tremblant,  elle bouge à peine. Plus qu'un geste, esquisse d'un geste, rêve d'un geste.   L'épanouissement d'une seule fleur est un miracle, reproduit par aucune science. Nous devrions tous tomber en adoration devant ce prodige : comment une seule fleur peut-elle naître, se déplier, s'épanouir ?  avant de se faner. Nombreux sont les amoureux des fleurs, mais au Japon, c'est un culte. Philosophie de la fleur, religion de la fleur, art de la fleur : le théâtre Nô.  Tout enfant, couper une fleur m'était impossible, en voir une blessée, versant son sang m'était douloureux. Qui souffre de voir saigner une fleur, moins encore fera  saigner un homme. Sand disait de Chopin qu'il était blessé par un froissement  de pétale de rose ; nous pouvons  l'en croire sur parole.  Il est des sensibilités aiguës de cette sorte, il est vrai qu'elles se rencontrent rarement.  

ici, interrompant en apparence mon propos,  je ne peux m'empêcher de narrer ce qui suit, obsédé par un minime évènement, une seconde à peine, dont l'écho dure en moi. Je descendais hier à dix-sept heures trente l'escalier qui mène à la ligne quatre du métro. Le quai est noir, vu du Japon où la lumière blanche est de rigueur ; la station est en réfection, des travaux qui n'en finissent pas, comme si un manque d'organisation et aussi de détermination y présidait. Le quai est loin d'être vide, quoiqu'en comparaison du Japon,  cette foule est de campagne plus que de ville.  Le hasard veut qu'une assez jeune Japonaise attend le métro, immobile, tout près de l'escalier que je descends. Notez que cette Japonaise pourrait être une Coréenne, même mon ami Ishizuka Shoji à Paris disait s'y tromper ; il m'avait donné ce critère : en général, les Coréennes sont un peu plus sévères de visages, les Japonaises un peu plus enjouées, souriantes ; ce principe relatif va du reste à' l'encontre  de cet autre : sous un angle, la Corée est au Japon ce que l'Italie est à l'Allemagne.  Quoiqu'il en soit, vu de Paris, l'angle du compas est étroit, la différence importe peu, de même que, vu de Tokyo ou de Beijing, l'Europe latine est une. Ce qui m'importe, c'est ce qui arriva à cet instant précis. Nos regards se croisent en un éclair;  c'est une fulguration, un coup de foudre, mais chaste. Je me trouvais pris dans le flux nerveux du métro, je marchais à vive allure,  il n'était pas question que je freine, que je m'arrête moins encore. Cette Japonaise, ou Coréenne car son visage est un peu rigide, me fait un imperceptible signe de tête, ce signe ne m'échappe pas ; je le lui rends, je lui tend mon regard, ou plutôt lui signale que je l'ai bien vue ; nous échangeons des ondes, un nuage psychique nous enveloppe, nous couvre, l'espace d'une demi-seconde, mais déjà elle a compris sa légère erreur, mes traits ne sont ni japonais ni asiatiques, elle ne me connaît pas ; je sens un léger remords, cette réserve s'exprime par le fait qu'elle se mord très légèrement la lèvre inférieure, tout en me regardant encore. J'ai saisi ce qu'elle a saisi, j'espère qu'elle l'a compris elle-même, comme moi ; la seconde est écoulée, je suis loin, il n'est pas question de revenir sur mes pas. Pourtant je suis bouleversé.

En effet, une seule seconde je suis revenu à Tokyo, l'espace-temps japonais a atterri un bref instant sur ce quai peu fait pour le recevoir. Ce n'est pas un coup de foudre amoureux, c'est une fulguration ethno-psychologique, inter-culturelle. Et ce que j'ai ressenti, c'est le désarroi, la solitude et la légère inquiétude d'une personne née sous d'autres cieux, sur ce quai sombre ; cette personne n'est pas à Paris depuis très longtemps, j'en suis certain, sinon son attitude eût été assez différente, je suis capable de deviner les durées de séjour à quelques signes : tourisme, arrivée récente,  séjour de quelques mois, un an ou deux, cinq ans ou plus, dix ans, longs séjours, j'ai peu de chance de me tromper. 

L'objet de mon plus vif intérêt, c'est la dissimilitude des espaces-temps, le jeu de leurs croisements, l'inimaginable division et pluralité des mondes, créée par leur enchevêtrement. Que reste-t-il alors de réel ? que devient le réel ?  Le surréel, c'est le nuage psychique qui, en une seconde, a réunit deux êtres inconnus. Tout le monde peut faire cette expérience dans la fulguration amoureuse. Or, ce n'était pas le cas. Il se trouve que cette jeune personne était parfaite à tous égards : discrète, hautement sensible et hautement intelligente, pudique, éduquée, bien élevée, raisonnablement belle, pas éhontément séductrice. Mais j'en ai connues, ainsi, des dizaines, et presque des centaines parmi mes élèves, et dans mon entourage, dans la rue, ici ou là, dans mon quartier, dans les cafés, aux studios de musique, partout, pendant vingt années.

Et après ce fulgurant incident, plus loin sur le quai, tout de suite je me posai cette question, une question obsédante, je ne sais pourquoi  : est-ce que deux chrétiens qui se rencontrent, chez nous, dans ce cadre qui est le nôtre, se devinent l'un l'autre ? Et sans aucun signe, sans croix, sans signalement extérieur, sans vêtement particulier, à la vitesse de l'éclair ? par un seul regard, une sensation, une onde psychique, un nuage de communion, une union par les yeux , au sens de l'expression, un peu trop vive à mon gré : "se manger des yeux" ; et surtout, en complet silence. Je crois que c'est possible, mais assez rare. Certes entre deux personnes très pieuses, très spéciales, très attentives à la "difficulté d'être" (comme dit Cocteau, après Fontenelle), à la difficulté d'exister. C'est-à-dire plongées dans "l'état suprême" dont il était question plus haut, submergées par la réalisation, noyées dans un réel qui est plus que réel, et comme l'anticipation de ce qui est appelé, d'une façon un peu pompeuse,  le royaume éternel, ou la vie éternelle.

Et c'est ici, hélas, qu'à mon très humble et très respectueux avis, la supériorité absolue du christianisme, du moins du christianisme le plus courant, est ardue à affirmer, à soutenir.  Mon maître, le père François Huang me soutient dans cette épreuve, parle, vibre et s'exprime en moi, par moi. A dire vrai, j'aimerais bien que le christianisme soit supérieur, je le souhaiterais de tout mon coeur, de toute âme. Dieu soit loué, béni soit Dieu, nous sommes nés justement là où réside la supériorité,  ne serait-ce pas magnifique ? quelle chance aurions-nous ! Et en effet, qui ne peut faire preuve d'une supériorité, s'il le désire ? il suffit de pousser l'humilité jusqu'à l'effacement, et de fuir la fausse modestie, et de cultiver la sagesse, toutes les sagesses, déployer de grands efforts, travailler beaucoup, donner, se donner, se sacrifier ... N'était-elle pas universelle, la supériorité réelle ? à la portée de tous ? Et est-il véritablement nécessaire de juger, classer, catégoriser, bâtir une échelle de valeurs entre les religions, ces tentatives de croyance, ces efforts balbutiants pour croire, saisir ce qui nous dépasse    ? 

Mais c'est ici qu'une terrible épreuve attend l'Occident chrétien. au sens où le père Huang osa dire et écrire dans Legs spirituel de Vincent Ou, livre à la mémoire de son ami mathématicien, précocement mort en exil, mort martyr, au fond, de l'exil, et par l'exil, que la Chine est chrétienne, et depuis longtemps, chrétienne par le coeur, par le truchement d'une psychologie profonde.

Car, et je dois abréger, au fond du fond, ma rencontre d'une seule seconde avec cette Japonaise, ou Coréenne, ou peut-être Chinoise, vu de Paris, depuis la Méditerranée, c'est tout un, cela importe peu, cette union, ou communion fugitive, si elle n'était pas sensuelle, trop éthérée pour l'être, qu'était-ce, sinon une expérience religieuse ? une fraternité élevée, une divine coordination, offerte comme en passant ? Et plus grave encore pour nous, par ici, une expérience commune en Asie, banale, courante, quasi instituée, y compris parmi ceux qui se diront, en simple apparence, sans religion, athées ; j'en témoigne, je l'ai ressenti tant de fois. Et ce facteur mystérieux, ce facteur qui fait souvent défaut ici, cette cote d'amour mystique que, sans doute, l'orthodoxie chrétienne cultive et choie, plus que le  catholicisme contemporain tel qu'il est devenu, cette voie de l'amour et de la fraternité  profonde ; ce chant silencieux du coeur, ce refus de l'incoordination ; cette supériorité-là, qui empêche quiconque de la partager, de la pratiquer, de l'exercer ? rien, sinon les barrières, les carapaces, les forteresses du corps, du moi limité et de l'enfermement dans une personnalité farouchement indépendante, distincte, séparée, coupée de tout ? 

Qui  donnera jour à la fleur non coupée de la vie pure, de la terre pure, réunissant toutes les très bonnes volontés, tous les credo ?   (à suivre)