4. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (61)

Qu'est-ce que la vérité et en existe-t-il une ? c'est ce que l'humanité, d'une manière collective, se demande aujourd'hui comme autrefois, comme toujours. La vérité est un devenir, un processus, c'est en quoi elle n'est pas une, pas unique.  Et simultanément, elle englobe tout, prend tout en compte et fait se rejoindre, fusionne diversité et singularité, absolu et relatif, transcendance et immanence, science et religion. Ma passion pour elle est liée à la découverte du livre de Malebranche : De la recherche de la vérité dans la bibliothèque de ma soeur aînée. Ce titre m'a fasciné et en même temps je le lisais et relisais avec une sorte de suspicion, de méfiance, d'incrédulité, du haut de mes douze ans. Je n'étais déjà pas certain qu'il soit véritablement possible de partir à la recherche de la vérité et de la saisir jamais. C'est pourtant l'aventure dans laquelle je me suis lancé, je ne regrette rien, je le referais mais je pense qu'en fait, je ne parviendrais pas à le refaire, à le revivre ; j'ai été aidé, secouru, épaulé par des êtres tombés à point nommé, hommes et femmes, professeurs, amis et amies, grands morts du passé, âmes illustres et aussi ordinaires, humbles, anges, anges gardiens venus me sourire discrètement au bord du chemin. A présent, et quoi qu'il arrive, dussé-je souffrir mille morts, je m'estime le plus heureux, le plus chanceux, le plus comblé des hommes ; ma conscience est tranquille. Pour la vérité, j'ai tout sacrifié, y compris ce que j'aimais le plus, mais moins qu'elle : le piano, Bach, Mozart et Beethoven.  J'ai sacrifié la carrière, j'ai sacrifié l'honneur, bien avant de lire chez CIoran qu'il fallait oser le faire, ou chez Léautaud, qu'un écrivain qui reçoit un prix est déshonoré.

Je dois ici répondre à un ami, un ami cher,  qui me reproche de trop parler de moi. Personne n'a jamais abandonné, vaincu l'ego, l'égoïsme, ni l'égocentrisme, ni l'égotisme, même ceux qui ont cru pouvoir le dire et le faire. Même les plus grands saints, les sauveurs de l'humanité, les hommes dévoués, sacrifiés, les yogis. Même le Bouddha conserve un nom propre, ou des noms, un nom de clan, ou un nom philosophique particulier, puisque Bouddha signifie : l'éveillé  ; et qu'il y en a, il y en a eu, il y en aura plusieurs. Tout ce qui porte un nom est au fond limité, personne n'est exempt de cette limitation, et de la limitation en général. Même le Christ, figure sublime, dit sans cesse : moi, moi, mon père ; il n'est pas délivré, en apparence, du fléau de l'adjectif possessif, donc de la possession, de la possession de soi. Simone Weil désirait tant vaincre son égoïsme, et si sincèrement, qu'elle se donne la consigne, quelque part dans  ses carnets, de ne plus jamais utiliser le mot "moi", de s'interdire le pronom personnel "je" ; et je doute qu'elle y soit parvenue.  Non seulement notre corps, mais l'espace occupé par notre corps ne nous appartiennent pas. C'est sans doute, parmi d'autres causes, cette prise de conscience naturelle, innée, atavique, archaïque, qui éloigne, par instinct,  les masses asiatiques du christianisme ordinaire, et du modernisme occidental contemporain, cette idéologie extrémiste qui n'avoue pas son nom. Ce qui est défini, ici, par l'expression "être imbu de soi", ou sous la forme "agir, parler, s'agiter pour exister" est une fausse ou très insuffisante critique du moi. Seuls les êtres très portés vers l'Asie, ou l'Orient, ou très intelligents et très sensibles, comme l'était Simone Weil, les saints de toute confession, ou personnes très pieuses, peuvent s'élever naturellement à cette hauteur de vue, faire l'ascension, d'ailleurs sans fin, en direction de cette vision. Quand Schopenhauer affirme, non sans outrecuidance, que l'homme qui s'est formé sur un plan supérieur, parle ou écrit comme un prince,  il exprime à sa façon ce qui précède ; et nous savons que c'était un homme si sensible qu'il souffrait des claquements de fouet des cochers, ou des conversations de cabaret tournant toujours autour des chevaux et des femmes, un peu comme nous souffrons à présent de ces polémiques grotesques et de ces commentaires approximatifs qui se succèdent incessamment à la une de nos journaux, télévisés ou non.  Au reste, le style poubelle, en tous cas par écrit, n'existait pas aux temps anciens, parce que les moines ne recopiaient pas des écrits insipides, n'auraient pas daigné se fatiguer à calligraphier des écrits ignobles ou orduriers ; dans la Bible et l'Evangile, tout n'est que poésie et littérature élevée, le ton ne faiblit jamais, aucun mot odieux ou expression grossière ne sauraient être relevés.

La vérité est féminine, elle se rapproche, puis s'enfuit de qui cherche à la saisir, à s'en emparer, à la posséder. Elle nous séduit, fait miroiter ses charmes, puis se sauve, se dérobe, nous laissant médusé. Proximité et distance, conversion des contraires, effet de torsion, fugitivité. Elle n'en existe pas moins, résidant  et régnant à l'intérieur du mirage de cette évanescence. Telles les ondes sinusoïdales qui règlent tant de phénomènes physiques, et donc aussi métaphysiques. Telle la lumière, menacée constamment de tomber dans le noir, de s'éteindre, mais mère des couleurs. La vérité, c'est l'Art de la fugue en philosophie comme en musique. La fugue, comme la variation, sont de sublimes et superbes métaphores des maîtres-musiciens d'autrefois, très souvent à l'origine des moines, de grands esprits solitaires. Il est du reste typique et significatif que les musiciens d'aujourd'hui soient incapables, ou presque, d'écrire des fugues ou une série de variations sur une mélodie, et même de donner le jour à l'une de ces mélodies inoubliables, dont sont riches les chefs-d'oeuvre d'antan.  La raison en est simple : la tradition a été coupée, saccagée ; il faut pour cela travailler ferme dix ans, ou vingt ans, sous la férule d'un  bon professeur, digne de ce nom, l'un de ces professeurs affectueux et dévoués, qui se sacrifient pour l'élève doué,  et dont l'histoire ne retient pas le nom. L'anonymat et le silence, voilà les refuges préférés, les pauvres et humbles cavernes de la vérité. Et pourtant il vient des instants où il importe pour elle de parler, de se manifester avant de s'évanouir dans les nuages indistincts ; elle ne le fait pas de gaîté de coeur, elle préférerait de beaucoup se taire, jouir d'elle-même, se délecter d'elle-même, lovée en son propre tourbillon ; telle une divinité qui se dissimule, par timidité, par pudeur,  n'ose pas se montrer, se faire voir ; ou ne l'ose plus, dans sa tristesse, son désespoir de se voir si peu comprise, si peu aimée. Car il est possible de se demander parfois si Dieu, un Dieu qui existe sans exister, et même qui existe exactement parce qu'il n'existe pas , exactement en n'existant pas, ne serait pas  devenu négatif et muet par dégoût de ses créatures -- un renoncement qui ne sera jamais une abdication. Cette mutité est peut-être une supplication, ou une imprécation, de celles dont la musique sacrée est pleine, pour qui n'est pas devenu sourd, à force d'écouter les cris ou les piaillements des sots, les sonneries et les bruitages qui servent de tam-tam rabatteur vers les programmes. Mais, loin de vous plaindre et de vous indigner, loin de renoncer, écoutez donc et regardez par-dessus et par-dessous, et aussi de biais, en diagonale, dans la latéralité : la vérité est là, le Père est là. (à suivre).