2. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (60)

Comment pourrais-je oublier ce jour de Noël, à Tokyo, où je me rendis au petit musée Eisei Bunko 永青文庫 ;  c'était exactement le 25 décembre 2004. Sis près de la gare de Méjiro, au nord-ouest de la ville, son adresse est assez facile à retenir  1 chôme 1 - 1 Méjirodai, comme si ces trois "1" l'intronisait au centre du district, au point névralgique de Méjiro 目白 : "l'oeil blanc" ("l'oeil noir" Méguro est au sud de la ville). "Eisei" peut signifier "toujours jeune" ou "éternellement vert" et en effet, on y entre, on s'y retrouve dans un bosquet, à la fois sombre et riant, quelques arbres, quelques bambous, un coin de bois en pleine ville, un petit jardin familier, non ratissé comme à Kyôtô -  Mecque, capitale religieuse du Japon --  un peu en désordre, introduisant  un modeste bâtiment qui ressemble plus à une habitation ordinaire, la maison d'un particulier, qu'à l'image que l'on se fait communément d'un musée. Dès la porte vous accueille, ou en tous cas m'accueillit une odeur de campagne ; on s'y sent comme chez soi. Ce jour de Noël était un samedi, je m'en souviens, je l'ai noté. En me promenant avec surprise et ravissement dans de petites pièces, je me sentais d'autant plus chez moi que je m'y trouvais presque seul ; en plein après-midi, nous n"étions que trois ou quatre à arpenter ce lieu, trois ou quatre solitaires, sombres, renfermés, amoureux des vieilles choses, attirés par l'exposition temporaire de Bouddhas précieux venus de Chine, collection de la Maison Hosokawa à la seizième génération 細川十六代 (1883-1970) . Etait-ce ce thème, ou le jour de Noël, retenu au Japon par les couples d'amoureux pour un grand dîner et une nuit d'hôtel, qui avaient éloigné les visiteurs ? -- je ne sais.  Je ne sais pas non plus ce qui, ou qui, avait guidé mes pas vers cette exposition d'aspect sévère, en un jour de Noël.  Sans doute un heureux hasard, et une envie, une grande envie. Je crois même que je me sentais, à mon habitude, un peu coupable, un tantinet provocateur de pénétrer, justement ce jour-là, dans ce petit musée oriental, dédié au bouddhisme, alors que, dans ce même quartier de Méjiro, l'une des rares églises catholiques de Tokyo, toute proche,  aurait pu m'accueillir et peut-être m'attendait. 

Ce qui m'aimantait ici, m'avait magnétiquement et irrésistiblement attiré, je ne tardai pas à le découvrir. Parmi une vingtaine de Bouddha de pierre, figurait là, en toute humilité, caché mais lumineux, un trésor national de l'époque des seize royaumes du nord et du sud, 南北朝時代, époque de terrible division et de guerres internes, datant de l'an 437,  quatorzième année de l'ère Yuan Jia 元嘉. Ce Bouddha assis en posture de méditation et de réalisation était, à la différence de la majorité des autres, de très petite taille, n'ayant exactement  que 29, 2 centimètres ; et cette figurine, de surcroît, était non de pierre, mais d'or et de cuivre 金銅如来座像. Les lèvres étaient épaisses, le nez n'était pas fin, on devinait là quelque personnage des déserts du grand Ouest de la Chine, en provenance des confins, des marches, des zones frontières. des zones troubles ; mais les mains étaient croisées à la manière hiératique des saints de nos églises de village. Surtout, une profonde concentration se lisait dans les traits du visage, que je ne pouvais m'empêcher de juger féminin, impression accentuée par la coiffe, ou les tresses de la chevelure, et par le drapé de la tunique, les sinuosités, les plis de l'avant-bras qui rappelaient le thorax articulé des insectes, leur carapace de chitine ; et les volutes, les méandres aquatiques, courbes, angles réguliers et féminins dont l'atmosphère générale trahissait un formidable et impérieux détachement du sein des horreurs, des abjections hideuses du monde. D'où venait ce dégoût du monde ? ce besoin de fuir dans le refuge abyssal de l'intériorité, ce qu'un ermite d'Occident, et les anachorètes de partout, ont appelé "l'infini du dedans" ?  Qu'avait-il vu, qu'avait-elle vu, dans les déserts torrides, glaciaux la nuit, où rôdent et rampent les bêtes sauvages ? de combien de combats, de massacres, de sang versé en vain, par pur rage, par plaisir, par triste fatalité, n'avait-il pas, ou n'avait elle, pas été témoin ? Qui pouvait, pourrait, oserait  jamais la sortir de cet enchantement d'un grand sommeil, qui était aussi un grand rêve, une grande paix, le plus grand bonheur de cette terre, le plus éclairant des extases, le plus brûlant des orgasmes ? car dans ces traits, ce corps fluet, cette grosse tête de femme intelligente, lettrée, se lisait aussi, par-dessous, une sensualité, des sens, tout un passé de passions, de combats avec soi-même, pour se domestiquer, se mater, se vaincre. En silence, s'y lisait tout un roman, un long roman. C'était  un miracle de plus sur cette terre, que cette petite figurine fut arrivée à Tokyo, arrachée aux risques du voyage, à mille incidents et accidents, où elle eût pu se perdre, s'égarer, se désintégrer ou simplement s'abîmer. Les voleurs, les séismes, la chaleur des sables, les imprévus des dunes, l'aigu des déserts et la gangue lourde du monde l'avaient épargnée. Le sculpteur, le fondeur n'était plus qu'ossements desséchés, poussières. Le nom de l'artiste était ignoré et le serait toujours, alors que tant de faux créateurs inscrivent leur nom partout et le clament à tous vents. Mais qui était donc cette femme ? ou cet être androgyne, passant outre tous les sexes, et tous les règnes vivants, aussi insecte qu'humain, sans âge car cet être jeune eût pu être un enfant, une fillette ? qui était ce divin enfant du jour de Noël ? et qui était l'être épris de lui, ou d'elle, le bon moine dévoué,  le saint sacrifié qui l'avait modelé, à grand- peine, mais pour rien, pour la religion du néant, pour l'amour du vide des déserts, pour la gratuité absolue et absurde, pour l'amour de l'art, et la science du Bouddha, les sciences détachées du divin, loin de tout souci mondain, loin de l'argent maudit et des machines.

Ce qui m'émouvait aux larmes dans cette petite sculpture d'or et de cuivre, c'était la fermeté obstinée du menton baissé, la volonté d'aller jusqu'au bout et la certitude de toucher déjà le but, d'aborder enfin les rivages du royaume éternel, au bout de sa longue errance au fil des seize royaumes dynastiques 十六時代 de la Chine du cinquième siècle. Une couronne de flammes plus grande qu'elle la dominait, l'abritait, la protégeait, veillait sur elle. Mais le plus bouleversant, c'était son oeil fixe, noir et retiré de tout, et ses lèvres lourdes.

Tel fut, à Tokyo, à Méjiro, le samedi 25 décembre 2004, le cadeau de Noël que je reçus. (à suivre)