30. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (59)

"Il n'y a pas de frontière entre réalité et fiction" profère le sphinx. Nous dormons tous debout, certains profondément. D'autres somnolent. Dans notre nuit, des rêves passent, nous agitent. "La vie est un rêve bien lié" souligne La Bruyère.  Il importe, en ces circonstances, de continuer à respirer, à se nourrir, à travailler et à dormir. Qu'ils soient ouvertement religieux ou pas, les Orientaux sont accoutumés à ces subtilités. Tout en accordant une attention extrême à la vie ordinaire qui passe devant leurs yeux, sous leur nez, en un rien de temps ils s'en détachent. Claudel, ou quelque autre, raconte qu'après le grand tremblement de terre de 1923 à Tokyo, un Japonais ayant perdu sa famille allait disant : "On se sent si léger !" ; ou bien c'est une erreur de traduction et il voulait dire : "Nous sommes peu de choses face à une Nature toute-puissante !" Seuls les occidentaux, avant tout les contemporains, sont complètement perdus dans ces méandres. Cocteau avait le sentiment d'être observé par des pachydermes, ou des bovins, qui vous fixent comme si vous déteniez un secret qui les déconcerte et les irrite ; ils cherchent à voir, ils s'efforcent de voir, de comprendre, et finalement  ils ne voient rien. Demeurer éveillé dans le sommeil et dans le rêve, dans le cauchemar,  c'est comme s'abandonner à Dieu, le rejoindre dans l'inexplicable, au sein chaud de l'inconcevable.

Creuser sans cesse, crier, s'indigner, tempêter, accuser, c'est la conduite des fous. Or c'est à quoi le monde contemporain, plus que jamais, est occupé : refaire les oeuvres de Dieu. Donner naissance à des machines. Fussent-elles légères, immatérielles, nerveuses, elles demeurent des machines, des engins mécaniques. Quoi qu'elle dise, quoi qu'elle en aie, la science des hommes n'échappe pas au mécanisme, à la mécanisation.  Porté et nourri  dans le corps d'une mère, le foetus n'est pas une machine ; la transformation des substances nutritives, en chair, en sang et en os, dans l'incroyable usine vivante de nos organes conjugués, n'est pas un travail mécanique. C'est à croire que l'homme, le masculin, incapable d'engendrer sans le féminin, a inventé des machines, des robots par jalousie, par envie, pour se donner l'illusion de créer, de produire directement de la vie. Ce faisant il s'empoisonne et il empoisonne tous les rapports humains. Les machines nous libèrent en nous ligotant. Nous sommes devenus et deviendront sans cesse davantage leurs esclaves. C'est le nouvel esclavage, un esclavage généralisé.

C'est ici que la noirceur lucide de Cioran s'écrie : "Plus d'issue ! tout autour de l'humanité, où qu'elle se tourne, partout autour de nous des impasses, un carrefour absurde d'impasses !" Cioran est trop noir, mais il a le mérite de ne pas mentir, d'être sincère et loyal, c'est un martyr du noir pessimisme et de la vérité ; il figure parmi les très rares qui sauvent l'honneur de la philosophie, au vingtième siècle.

J'ai presque honte, ces jours derniers, de rejoindre l'âme de Mozart, après un long intervalle, de relire ses dix-huit sonates, ses quatre fantaisies, et deux de ses concertos, K 466 et K 488 qui ont accompagné, bercé mon enfance. De jouir et bénéficier, dans l'égoïsme, de sa pureté et de son énergie d'enfant. Je me suis éloigné de lui deux fois : la première à quinze ans, par amour de la philosophie, à l'appel irrésistible de la recherche de la vérité : la seconde à vingt ans à l'appel de la révolution, parce que cette musique était "'bourgeoise".  Après de tels sacrifices, à dire vrai et en fait, je me sens soulevé, propulsé au-dessus de la honte. Avec ou sans vergogne, Mozart est Mozart. Un laquais pour la société ; une âme d'enfant pur devant Dieu, face à l'infini de Dieu. Dieu lui-même n'est pas celui qu'on croit. Ce n'est ni une Personne formidable, ni un monstre terrifiant, ni un gigantesque ordinateur ; ni encore un concept, une simple idée. C'est une expérience d'émotion suprême ; elle s'éprouve face à chaque homme, chaque brin d'herbe, chaque pierre. Même le Dieu de la Bible et des Evangiles faiblit et s'interroge face à Bach et Mozart.

L'Asie seule résoudra cette énigme du sphinx, à la fin, aux confins de l'Histoire, près du Bouddha des sables, celui qui veille ici, tout près, dans ma page d'accueil, un Bouddha féminin, me semble-t-il. Il faudra désoccidentaliser le Christ, comme le réclamait follement mais glorieusement le père Huang. Il faudra peut-être, faudra-t-il ? -- passer par des guerres horribles, des désastres, des shoah sans nom, pour unir toute la terre, réunir tous les hommes, tout ce qu'ils ont apporté et détruit, gâché dans le noir, en tâtonnant comme des myopes, des borgnes ou  des aveugles, dans l'obscurité, le ténébreux, le clair-obscur des rêves réels et irréels, pour atteindre Turiya, le quatrième état, la dimension manquante, au-delà de l'éveil et du sommeil pesant, de l'éveil trop léger et de la torpeur de plomb, des cauchemars et des songes. (à suivre).