28. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (58)

Un peuple en pleurs, une foule en larmes. L'émotion et la forme. L'art de la cérémonie funèbre. La Thaïlande donne au monde une immense leçon de haute culture. Pays bouddhiste dont la langue, la syntaxe obéit aux règles, ou plutôt à l'absence de règles, à la libre fluidité de la Chine, pays dont le sanskrit indien est l'équivalent de notre  grec, pays de haute Asie, d'origine incertaine, refoulé du nord vers le sud, vers la mer. Plus "au milieu" que la Chine, entre Inde et Chine : Indochine. Pays aux 44 consonnes et aux 33 voyelles, dont les volutes, les ornements, les arabesques font apparaître les lettres latines incomparablement faciles, sous la main d'un enfant. Le haut conservatisme de l'Asie ne saurait être atteint par la décadence, par cet espoir envieux et lâche : nous allons les corrompre, les ravaler au sort commun, les amener, ou ramener au nivellement de la raison simple, les égaliser. Le coût des fastes n'appauvrit personne. La cérémonie d'une si haute culture enrichit la Thaïlande, pays de l'or, des diamants, autant que du riz ; nous enrichit et nous élève, enrichit l'humanité entière, la civilisation humaine. 

Louis XIV n'a pas dédaigné de nouer des relations avec le roi du Siam, à une époque où tous les souverains se traitaient en frères, que leur terre fût minuscule, moyenne ou grande. Dans ses Caractères, La Bruyère a la sagesse, ou le bon sens d'écrire que ces peuples lointains devaient  être stupéfaits par les propositions que leur font nos missionnaires, comme seraient atterrés les paysans de nos chaumières, s'ils étaient priés, ou sommés, de se convertir au bouddhisme. La Thaïlande est l'un des rares pays qui a échappé au sort colonial. Ce trait de liberté le rapproche du Japon, parmi une quantité d'autres, dont l'essence est certainement le culte, la conservation obstinée des choses anciennes. Puisque Thaï signifie "libre", les Thaï n'ont que faire de conseils en cette matière. L'armée anglaise les menaçaient à l'ouest  depuis la Birmanie , l'armée française à l'est depuis le Cambodge, le Vietman et le Laos. Les ont sauvés une force militaire et morale, couronnée par la fine pointe de l'art diplomatique : l'art de la ruse. 

Le roi défunt ne souriait pas, ou à peine. Je ne sais pourquoi, j'aime ce sourire crispé, contraint, au "pays du sourire". J'y vois un signe de grandeur, de profondeur. de détachement  ; la preuve, s'il en existe une, que cet homme était, ou était proche de devenir, autant qu'il se peut, un Bouddha vivant ; c'est-à-dire, dans notre vocabulaire, celui du christianisme,  une figure de sainteté, un bienheureux, un saint ; ou plus simplement, dans le vocabulaire de la Chine, un homme vrai : "zhen jen" 真人 . Ses sujets non seulement le respectaient mais l'estimaient, certains le vénéraient, tous l'aimaient sincèrement ; les larmes ne mentent pas. Où voyons-vous, où avons-nous déjà vu ? où verrons-nous encore un peuple en larmes ?  C'est un rare spectacle. Staline, "le petit père des peuples" a été aimé, Napoléon a été aimé de ses grognards, mais aussi du petit peuple, nous l'avons oublié. Hitler, Mussolini l'ont sans doute été aussi, non seulement adulés, mais aimés avec sincérité, nous préférons ne pas nous en souvenir.

La politique hélas ! confine d'une façon naturelle à la religion. Cioran, dont l'oeil était acéré, détaché, à l'écart -- un grand écart --  n'a pas tort de noter que les Français, sceptiques, railleurs, experts en l'art du sarcasme, deviennent soudain, de manière inattendue, "mystiques", dès qu'il est question de politique, de faits de société, de mouvements sociaux . Et d'ailleurs, le socialisme d'antan, mais aussi le laïcisme des origines se coloraient de christianisme. De même que les marxistes expliquaient et démontraient que "tout est politique", de même : tout est religieux. Dans l''athéisme lui-même, et le rationalisme, la Déesse raison, le culte de l'être suprême, où le christianisme, d'une façon ou d'une autre, ne se glisse-t-il pas ?  Comment échapper finalement à la religion ? c'est-à-dire à l'émotion ? comment échapper à la condition fragile de l'homme, maintenant à la précarité  de l'humanité, dans son entier ?  comment échapper aux larmes -- celles qui divisent, au lieu de rassembler ?  Comment unir, réunir tous les hommes ? Mission presque impossible, à mon estime. Les missions étrangères de Paris se sont réjouies, et enorgueillies, il y a peu, de l'envoi de l'un des leurs en Thaïlande, ce jeune prêtre doit apprendre la langue et la culture en trois ans, délai si court, présomption. Je ne sais si ses supérieurs l'ont véritablement prévenu du défi extraordinaire qui l'attend, je le souhaite ; je lui souhaite grand courage.   ( à suivre)