26. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (57)

Nous vivons des temps shakespeariens. Il en a certes été toujours ainsi, quand Lénine,  Mussolini, Hitler se sont levés. Et tous ceux qui les ont précédés : Attila, Gengis Khan, Tamerlan, Napoléon. Tant d'autres. Tout ont voulu unifier le monde connu, par le fer et la loi, une forme de loi. La loi, le concept, le mot, l'idée sont des forces immenses, le fer ne suffit pas ; le concept est un forceps, il préside à l'accouchement, aussi indispensable que le fer ou le feu. Dans les temps présents, le fer de l'enfer est démodé, le feu nucléaire prend sa place. L'Atome, c'est  la puissance matérielle absolue, pour détruire ou empoisonner à jamais, annihiler en quelques secondes, en un éclair. Il suffit d'appuyer fortement sur un bouton. Jadis les combats obéissaient à des règles loyales. Les adversaires se faisaient face, s'observaient, risquaient chacun leur vie, la guerre était "civilisée", elle conservait les apparences d'un jeu intelligent, comme aux échecs ; ce jeu est universel, il en existe au moins cinq versions : chinoise, japonaise, coréenne, thaïlandaise,  indo-persane. La guerre était aussi un art, l'art martial d'Asie est même, en principe, exclusivement d'auto-défense.

Le stade suprême de la science, la science atomique rend ces raffinements, cette sophistication obsolètes, désuets. Obéissez-nous, ralliez-vous à nous, sinon, nous vous anéantissons en deux secondes. Et de loin, en toute sécurité. Nous  vous  observons par caméra ; nous vous verrons fuir, mourir, vous désintégrer par caméra, sur un écran.

Dans cette nouvelle pièce de Shakespeare, le roi est fou, une fois de plus. Le souverain d'un pays tout-puissant, dominant déjà toute la planète est fou et émouvant ; il a perdu le sens, il a perdu la raison, il a perdu pied , son déséquilibre, ses efforts, ses bonnes intentions, ses bonnes justifications, et jusqu'à son art oratoire devant les foules lui confèrent un étrange pathétisme ; les deux ressorts antiques du théâtre : la pitié et la terreur.  Un tout petit pays le défie ; et c'est insupportable. Un pays lointain, un peuple étrange dont le jeune roi pourrait être son fils, c'est insupportable. Loi archaïque des tribus, des hordes. Le fils veut faire mourir le père, le père veut faire périr le fils. Ce peuple rebelle, de surcroît, est "libre" à sa manière, qui n'est pas la nôtre.  Nous allons vous apprendre à être libre, â être heureux à notre manière ; à être des hommes, à notre manière. Le scénario de cette nouvelle pièce de Shakespeare est ouvert : personne n'en connaît le dénouement, s'il se terminera, ou non, par l'intervention d'un "Dieu-machine".   Les scènes s'écrivent tous les jours ; nous n'en sommes qu'à l'acte deux. 

L'autre jour, j'écoutais sur les ondes deux historiens parler de la révolution d'octobre. Coup d'Etat ou non ? La guerre civile, le typhus, la famine ; la stratégie de la terre brûlée, la terreur. Je m'en excuse pour eux, j'en suis véritablement désolé, mais je crois bien, j'avais l'impression qu'ils souriaient, et puis riaient, plaisantaient, jubilaient ; ils s'amusaient en parlant, littéralement, ils ne savaient pas ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient ; ils avaient oublié le sens profond des mots qui leur venaient tout d'un coup à la bouche.

L'une des choses que j'aimais au Japon, c'est la douce et sage gravité de la voix de la présentatrice, aux informations du soir, à la radio d'Etat ; à la longue, je la trouvais un tout petit peu trop grave, mais je l'appréciais, je l'aimais encore. Il en est à peu près de même en Chine. Grâce au ciel, il existe encore des pays graves et sérieux. La catastrophe, la nécessité, la familiarité avec la mort rendent grave. Les militaires, d'ailleurs, sont en général des personnes graves. Mozart, que j'ai rencontré hier matin, était grave, contrairement à l'idée que beaucoup se font de lui. Même quand il est follement gai, il demeure grave ; même quand il saute de joie, c'est curieux, il reste grave. Sa vie fut très courte. Ainsi fut courte la vie de beaucoup de poètes, par exemple le poète autrichien Georg Trakl, mort, comme Péguy, dans les premiers mois de la guerre de 1914. La vie des plus grands génies de ce monde fut courte, comme celle du Christ. Ou de Kafka. En regardant attentivement leur visage toujours jeune, on se prend d'une envie de pleurer. ( à suivre).