23. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (56)

Tout visiteur qui arrive pour la première fois au Japon doit s'adapter à un environnement très particulier, moins déroutant pour celui dont le pays d'origine est l'Asie que pour un extrême-occidental typique. Ce dernier se retrouve affaibli et comme handicapé, contrecarré dans ses mouvements les plus naturels. Je fais moins allusion ici à des obstacles évidents comme la langue, l'écriture, les habitudes alimentaires, les codes, les signes, qu'à une certaine liberté d'évolution et d'expression. Une seule anecdote personnelle, parmi beaucoup d'autres : à peine étais-je installé sur les bancs de l'Université des langues étrangères d'Osaka, où est organisé un cours de japonais pour les étrangers, que j'apprenais qu'à Kyôtô, plusieurs compatriotes ayant fêté et exprimé bruyamment, très naturellement pour eux, leur vive joie de vivre ce grand voyage, des voisins japonais avaient réagi en appelant la police. Le visiteur de passage se sent ligoté par mille liens, mais son malaise ne dure pas ; et d'ailleurs la conscience de se livrer à une expérience unique qu'il ne pourra peut-être jamais renouveler, le stimule : c'est l'excitation bien connue du voyageur délivré de sa cage culturelle, sorti de son cadre de vie normal. Le résident, celui qui s'entête à rester dans ce milieu pénible pour lui, ou qui n'a pas d'autres choix, qui accepte le défi de s'adapter, de se japoniser, court de grands risques sur les plans physique et psychique. Mais dans le meilleur des cas, des années plus tard, il sortira grandi de cette épreuve, métamorphosé en un être supérieur, au-dessus des frontières ; il aura été éveillé, pour avoir touché le fond de l'effrayant précipice Est-Ouest ; après s'être dangereusement désintégré, il se sera rebâti de quelque façon, transcendant les différences. Je livre ici d'une manière abstraite les grandes lignes d'un schème général aux innombrables variantes. Parmi les expatriés ou les exilés, beaucoup de peuvent survivre qu'en rejoignant des églises locales, des organisations communautaires , beaucoup reviennent tout simplement à la foi de leur enfance, ou au confort et réconfort des associations de leur ambassade; ces solutions sont très naturelles.

Tous cependant, dans une mesure plus ou moins grande, plus moins intense et pressante, se confrontent à cette question  : "Qui suis-je ?" Interrogation douloureuse et, en fait, double, à deux versants : "Qui suis-je ? mais aussi que sommes-nous ? qu'est-ce donc qui constitue la pâte humaine, la matière première humaine  ? ". Et en effet, j'ai tenté, dans certains passages des derniers chapitres de mon livre Le Sherpa et l'homme blanc, livre dont tous les thèmes sont maintenant dans l'air du temps, repris partout, et je l'espère développés partout, -- d'opérer une définition concrète de l'universalité abstraite de la vie humaine sur cette terre, dans ses variations insondables, qui, selon toute apparence, l'entraîne vers sa perte, pour le moins d'infinis malheurs ; soit chaos total, soit effondrement de pans entiers de civilisation ; soit encore brusque retour en arrière, en tous cas, arrêt de développement ; fin ou modération du prétendu progrès, si ce n'est fin du monde. Je suis arrivé à cette sensation, cette expérience maintes fois éprouvée en Asie, si peu ici : "L'émotion biologique silencieuse" ou plutôt l'émotion psycho-biologique silencieuse", sentiment éminemment  religieux, et même par excellence mystique, de ce fait, honni, ou peu considéré par l'esprit contemporain, ce dernier ayant pris de tout autres chemins. En philosophie pure, Il faudrait remonter à un spiritualiste comme Louis Lavelle, disparu en 1951, puis presque oublié, pour retrouver des pages admirables sur le silence, sur la philosophie du silence. Or cette dernière s'est poursuivie, sans aucune interruption en Asie, y étant constitutive de la vie de tous les jours, pas uniquement de la pensée dont elle est pourtant un élément inhérent.

Quand Cocteau se moque de Descartes, un peu trop à mon gré, en avançant cette formule, au fond surréaliste, subversive dans son insolence  : "Je ne pense pas, donc je suis" ou bien "Je suis, donc je ne pense pas", il courtise l'Orient, un Orient qu'il porte profondément en lui-même, la composante interne du clown lunaire, du "Paillasse enfariné" dont parle Dali, forme finalement qu'adorent, comme un Dieu inconnu, tous les grands artistes, Picasso, Chirico, tout autant Turner, Ruysdaël, Bosch ; en musique Debussy, Scriabine, comme Chopin ou Wagner, Haydn, Mozart ou Palestrina. Mais cette forme supérieure de la divinité du non-pensé, naturelle en Asie, a été et est toujours dangereuse et négative en Occident, en dépit de l'utilité relative ou de l'inévitabilité de la bêtise. Dire, comme Cocteau, que l'intelligence est une forme transcendantale de la bêtise", ne peut servir à rien dans l'Occident actuel : au contraire, celui-ci manque d'une façon criante d'intelligence, d'intelligence ordinaire. 

Pour en revenir à l'essence de mon propos, que nous ne soyons pas, individuellement, possesseurs de l'espace, même de l'espace de notre propre corps, voilà ce qui peut surprendre, ou scandaliser sous nos latitudes et longitudes, voilà le facteur psychique, ou bio-psychique que la surpopulation, et une Nature dangereuse,  fait saisir d'instinct et  d'emblée, et d'une manière innée, héréditaire, atavique, archaïque, au nourrisson d'Asie, qui, du reste,  est enserré plus qu'ailleurs dans le sein maternel, et d'abord pour une raison de correction, de discipline morale. Or cette limitation, ce manque d'espace vital est un facteur de développement intense de l'esprit, c'est l'instrument d'une surconscience, d'une maturation en intériorité, non en extériorité. Là où d'autres se dilatent, s'ébattent, au contraire se contracter, se restreindre est le comble de l'art et le summum de l'intelligence et de la maîtrise. Même le Dieu de la Bible, la culture du peuple hébreu, à tant d'égards proche du Japon et de l'Asie, appelle à une dilatation, une ouverture qu'il va combler, remplir : "Ouvre ta bouche, ouvre-toi à moi !".  Certes cette ouverture est toute spirituelle, plus spirituelle que matérielle. Et même au Japon, le shintoïsme, est le temps du "oui", exaltation de la vie, affirmation dont le bouddhisme est à l'envers  le "non", la fermeture, le temps de la mort, de l'introspection, ce que symbolise sans doute ce double animal, renard ou lionceau rusé qui encadre les marches montant au sanctuaire, l'un fermant sa gueule, l'autre, tout semblable, l'ouvrant, silence et parole, fermeture de la dernière consonne, ouverture de la première voyelle, alpha et oméga, Aum. 

Car dilatation et contraction, intériorité et extériorité sont les deux phases du mouvement, le rythme, le pouls des mondes  ; passer au-delà, transgresser cette loi, transcender à la fois l'intérieur et l'extérieur, autrement dit dépasser l'espace-temps, seule sans doute la lumière, à sa vitesse infinie, seul un Dieu peut le faire, le réussir ; ou, par quelque miracle, un homme-Dieu, un homme de Dieu, infiniment pieux et modeste, modeste jusqu'à l'effacement absolu, peut  tenter de l'approcher, sinon l'atteindre.

Désappropriation, dénuement, anéantissement. Philosophie du sable et du désert. Dialogues avec la mer et l'air, les grands espaces, le Cosmos et sa nuit, qui, il est à craindre, nous éloignent considérablement, nous entraînent, d'une manière décisive, nous portent, emportent, transportent loin et hors du bréviaire méditerranéen.  (à suivre).