21. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (55)

La presse, d'une manière générale, et nombre d'observateurs sont affligés d'une sorte de faiblesse de vue ou d'une dramatique inaptitude à l'acuité. La confusion et le trouble en sont aggravés, nous errons dans une forêt noire.  Dessiner par la parole ou par la plume est un art qui requiert des contrastes, des couleurs ; sans précision des lignes, tout est gris, on ne voit rien, on ne pense plus rien. La déception, une chute d'énergie s'en suivent ; la démoralisation s'empare de nous ; l'enthousiasme s'enfuit, la joie file en courant. Du reste, prier ou méditer, c'est s'opposer à cette maladie de la négativité et de la néantisation, par la résistance efficace du tonus qui chasse la tristesse et la mélancolie, terrain propice à tous les maux.  Cela est vrai tant au plan de la personne qu'à celui de chaque société ; et globalement à l'échelle du monde. Une incapacité à saisir le trait saillant, à distinguer le principal du secondaire, à mettre en valeur la fine pointe des événements, ou celle d'un seul être, me frappe depuis mon retour. Le dessin incisif que prend toute chose au Japon doit demeurer enfoui profond en moi, et l'angle de mon regard s'est modifié pour toujours.

Revenu depuis des années, j'atterris à Roissy tous les matins. Je n'arrive pas moi-même à expliquer vraiment pourquoi deux pensées m'ont envahi et obsédé dès mon retour :  par la première, je voyais l'Europe comme une forteresse assiégée ; par la seconde, elle devait, tôt ou tard, trahir ses valeurs profondes, non seulement son humanisme, mais le christianisme lui-même ; et simplement pour se défendre. J'expose ici un fait brut, d'abord sans morale, sans effort moral, fruit de ma longue expérience au Japon, en Asie, hors d'Europe.

Mais maintenant, mes yeux se sont ouverts, réouverts aux réalités d'ici, celles, que je le veuille ou non, du pays de ma naissance, de mes ancêtres, et je cherche une solution globale, une meilleure solution. A dire vrai celle-ci m'échappe. Je suis un philosophe, un observateur, un explorateur indépendant, et comme Cocteau et quelques autres, non-violent par nature, par tempérament, par principe ; je hais la haine, je ne hais que la haine. Sur le plan individuel, mon existence s'est déroulée comme entre parenthèses, j'ai choisi la voie de la fiction, ou plutôt celle-ci m'a choisie : mai 68 se poursuivait pour moi au Japon. A peine de retour, devant un poste de télévision, je m'écriai : "C'est incroyable ! mai 68 l'a emporté ; mai 68 est encore là, toujours là ; mai 68 a vaincu." Seulement mai 68, maintenant, à cause de mon passage, de mon escamotage au Japon, après vingt ans d'Asie, vu d'Asie, vu de loin, de très loin, ne me plaisait plus du tout ; je n'en voyais plus que l'insigne faiblesse. Un faible théâtre ; et contredit par toutes les réalités, par le grand monde vivant, souffrant. Le privilège d'un petit coin de terre heureuse, gâté par grande exception. Je n'y peux rien, plus rien ; j'expose ici mes sentiments, mon expérience ; tout est écrit, pour qui veut, ou qui peut me lire. D'autres, avec d'autres expériences peuvent faire mieux, dire mieux ; je ne réclame, je ne m'octroie aucun privilège. Simplement, "j'habite les racines du ciel", c'est mon droit, je partagerai ici un jour ce texte court.

Marco Polo, et quelques autres chercheurs hardis, ou inventeurs, explorateurs épris de solitude et de silence, ont été traités d'insensés, de menteurs, de mythomanes, d'affabulateurs, ou d'imposteurs, priés de faire amende honorable ; c'est dans l'ordre. Si l'on me nie, ce que l'on n'a pas manqué de faire d'une manière criante, sotte, parfois odieuse, l'existence d'un autre monde, d'une autre atmosphère, d'une autre façon de vivre, et d'être, je ne peux que sourire,  je n'argumente plus, je ne m'oppose plus. Les observateurs objectifs, intelligents et instruits, qui ont beaucoup écrit, peuvent, par exemple, commenter le congrès du Parti communiste chinois, ou disserter sur la vie quotidienne en Corée du Nord. Mais s'ils n'ont jamais vécu plus de quelques mois, ou de quelques années au mieux, environnés de toute part par les gens d'Asie, pénétrés de part en part de cette étrangeté, un facteur leur échappe : le facteur essentiel, l'huile essentielle, bio-psychologique, qui explique la cohésion, envers et contre tout, de ces sociétés, de ces cultures ; et plus encore en temps de guerre, en cas d'épreuves.

  Nous prenons conscience du psychodrame qui agite la société américaine, parce qu'il est à notre portée, pas si éloigné du nôtre, bien que très différent à maints égards. Mais le psychodrame chinois, coréen, japonais ou thaïlandais est presque inaccessible, inconcevable. L'Occident commence à peine à l'apercevoir, à admettre qu'il existe, que la question existe, ayant longtemps confondu communisme moderne et communisme primitif, le communisme des origines, le communisme fondamental de l'humanité et du cosmos qui est, au fond, l'instinct de base des religions, toutes les religions. L'une des formes de la divinité. Et jamais la démocratie de la personne, si elle demeure superficielle, ne pourra approcher de cette forme, encore moins la dissoudre et la vaincre. Là, en quelques mots maladroits, gît l'énigme de la terre. La civilisation chinoise a bien compris que l'Occident contemporain  n'est pas, ou n'est plus ancré profondément,  dans l'humus de sa philosophie particulière ; et d'ailleurs l'Inde ne le comprend pas moins, et toutes les cultures autrefois submergées, soumises. Toutes réémergent, toutes ressentent qu'une période s'ouvre pour elles. Et  dans ce contexte, que faut-il faire, que faut-il penser ? C'est ici que m'est venue l'idée de la déclaration des "droits psychologiques de l'homme",  dans Le sherpa et l'homme blanc . Il ne s'agit pas de nier les droits de l'homme  mais de les compléter, de les parfaire, de les approfondir. (à suivre).