19. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (54)

L'innocence perdue ... Sentiment amer que j'éprouvais, hier au soir, en lisant quelques humbles poèmes d'Albert Samain assemblés sous ce titre : Aux flancs du vase. La rosée fraîche au flanc de la cruche apportée par la servante, un midi d'été, au repas du maître. Un monde devenu trop intelligent, au sens mauvais de ce terme,  trop chargé de savoir et de soucis,  accaparé, obnubilé par ses machines, peut  rire de ces poèmes, les dédaigner et les trouver ridicules, trop simples, indignes de son attention. Pas d'outils, pas de métal dans ces lignes, sinon  le soc de la charrue qui ouvre la terre grasse au pas pesant des deux boeufs sous le joug du laboureur, et le coutelas du boucher. Mais tous les mots oubliés qui font rêver : les bosquets, la mousse, le vent, les flots, les faunes, les nymphes, les centaures, le chant de la jeune fille, la larme de l'aïeul, le nourrisson ému par le sein maternel, qui  l'attire et l'exige ; la mer, le soleil, la lumière, la côte et la terre, la petite grenouille dont le coeur bat trop vite, capturée dans la paume d'une fillette soudain inquiète ... Des mots que nous lisons trop vite, comme si nous n'avions plus rien à y apprendre, des mots que nous méprisons parce que cette pauvre humanité est devenue trop maligne et croit avoir avancé, être allé beaucoup plus loin. Rien qu'avec la nature et ses dieux ! Ainsi des hommes ont pu vivre ainsi, tout était animé, dramatique certes, mais authentique ; tout chantait, tout enchantait, y compris le drame. Labours, semailles, moissons, pourrissements ; le grain qui meurt ; cycle sans fin mais fécond.

Le volume où je trouve ces trésors redouble mon émotion, car il sent la guerre, je l'ai acheté un euro et demi sur le boulevard Saint-Michel , c'est une édition du Mercure de France, datée de 1941. Un pauvre lecteur anonyme, au nom peu lisible -- A. Vriès ? -- d'une main ferme mais pressée, a inscrit en deuxième page la date d'août 1942, plus inquiétante encore : oui ce livre a fait la guerre, la couverture est déchiquetée, la reliure est pauvre, bâclée, sans soin. Certes les temps n'étaient pas au raffinement, mais au Japon et en Chine, pays qui possèdent des références en matière de papier et d'imprimerie,  pays artistes de la reliure, les volumes, le sait-on  bien ici, sont des oeuvres d'art étonnantes, créées avec amour pour résister à la chaleur humide, aux injures du temps, aux cataclysmes, aux apocalypses si ces termes tolèrent le pluriel. Qui connaît ici les adorables, les exquis petits livres de poche japonais ? sans doute sont-ils trop enfantins, trop faibles, trop désarmés, trop insignifiants pour les importants et sérieux adultes de nos âpres rivages. Cocteau, lui encore, lui toujours, en 1955, parle poésie avec deux ou trois enfants qu'on lui a délégués, face aux micros, et il s'aperçoit que ces enfants, ces collégiens, déjà, sont des adultes exténués et appauvris, car, dit-il, ils donnent le sentiment que "l'on ne la leur fait pas." Même des enfants, en 1955, ont déjà perdu leur divine naïveté, leur innocence. "On ne nous la fait pas !", c'est au fond le slogan vulgaire de notre temps. Le refus de frémir, le refus de vibrer, le refus de pleurer. Même l'Opéra Bastille, déjà laid à l'extérieur, est doté de ce travers, de ce vice inouï, typique de notre temps : "On n'y vibre pas" m'a confié Gérard Condé, dès mon retour, on ne peut y vibrer".  Cette confidence était au fond très symbolique : "On ne vibre pas ici !" A quoi bon y aller entendre, cette saison, au printemps, dans une mise en scène moderniste, Parsifal, le fou pur, le fou de pureté, assoiffé, ivre de pureté  ?  "On ne nous la fera pas !" Sur le boulevard Saint-Michel, les bouquinistes du quai ont comme reflué. ont essaimé. Les livres sur le trottoir se bradaient à cinquante centimes, ce n'était pas assez bas, ils sont à vingt centimes, sinistre signe des temps, signe démoralisant, au pied des universités : ils ne valent rien, ou peu de choses ; on a tant publié, presque pour rien. Un positivisme minimal exige ou conseille de ne pas aggraver la démoralisation, au quartier latin. La remoralisation s'impose, elle sera lente et laborieuse ; c'est après être tombé très bas, au plus bas, que, tel le ludion, l'on remonte enfin.  "Qui perd gagne !", comme disait L'idiot de la famille, et Sartre, et Flaubert. "Qui gagne perd !"  motto,  mantra de Cocteau, choyé comme un talisman et entonné pour s'encourager. Même Cocteau avait le sentiment amer d'avoir tout perdu. Or rien n'est jamais perdu : l'innocence perdue et retrouvée, c'est le titre d'un nouvel ouvrage à écrire. Le paradis perdu et retrouvé. Le Prince de ce monde, en apparence, a déjà gagné la partie. Les machines qui nous environnent, le métal, le fer, pire encore les polymères de synthèse, la matière plastique, tous ces affreux symboles, à l"entour, nous attristent, nous démoralisent, nous blessent et nous suppriment. Seuls le nient, d'ailleurs de moins en moins, les hommes de science et les hommes politiques, qui ont un intérêt secret à le faire et à le croire, étant juge et partie. Même l'amour a été défiguré, avili, sali. Car, comme le disait Louis II de Bavière : "L'homme se plaît à souiller ce qui est beau et sublime". La blancheur de la neige pure attire le crime, les mauvais sentiments.

Or rien n'est jamais perdu, l'innocence n'est jamais perdue. Le monde entier est dupliqué sur la Toile, dans le Filet, comme si un double, un calque devait le préserver de la catastrophe, au cas où son destin serait celui d'une planète rouge, le destin de Mars, sans eau, sans hommes, sans dieux. Cloués à l'écran, tous sont déjà partis, très loin dans l'espace, reliés à leurs seuls amis, chacun dans sa propre langue, vissés à la théorie du groupe, unis mathématiquement au groupe par les préjugés du dogme, de la grammaire, par le mantra. 

Mon mantra est celui-ci : "L'innocence n'est jamais perdue". (à suivre).