16. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (53)

"Xiān qù xǐ shǒu" dit la maman à l'enfant. Accent clair, pur pékinois. Par le plus grand des hasards, je passais très rapidement, presque furtivement à côté de la table du restaurant ;  et en un quart de seconde, mon oreille emportait ce message, m'entrouvrant un autre monde, une autre vie. "Xiān qù xǐ shǒu". "D'abord, va te laver les mains". Un autre monde m'est apparu, ou bien plutôt, j'ai retrouvé un monde connu : au centre de Paris, je suis soudain à des milliers de kilomètres de Paris. La voix est ferme mais douce. Un frémissement positif, un message elliptique. Quatre syllabes. L'enfant a compris qu'il s'agit de ses mains, aucun pronom personnel n'est nécessaire, pas d'article ; pas d'embarras de conjugaison. C'est en somme " D'abord, aller-laver-main", en brefs monosyllabes. Pourtant la grammaire est correcte, régie par l'ordre des mots. Le japonais ne pourrait être aussi concis ; seuls le pourraient le thaïlandais, le vietnamien, plus proches du chinois. Très peu de langues au monde peuvent être aussi claires, aussi précises, et qui plus est chantantes ; car le ton de chaque syllabe fait naître une mélodie, l'intonation caractérise la signification du mot, le signifiant influence profondément  le signifié. En un  éclair, j'ai redécouvert une langue de sorciers, une langue secrète. Une langue dont l'origine est prodigieuse, car aucune rationalisation externe, aucune logique excessive ne semblent la dicter, ni la structurer ; elle est comme née de la sensation pure, de l'intuition, de l'émotion ; sa grammaire, s'il en existe une, est inséparable de la situation, des circonstances, d'une compréhension instinctive. Si quelque logos, une architecture, une spatialisation, une organisation, une manière de conjugaison demeurent quand même, en chinois, c'est peut-être seulement au plan écrit, dans le dessin des idéogrammes :  先去洗手. Alors qu'en Egypte les hiéroglyphes se sont, tôt au cours de l'Histoire, arrêtés de vivre, au point d'avoir été oubliés, indéchiffrables pour les Egyptiens eux-mêmes, les sinogrammes ont été toujours indispensables et comme consubstantiels à la Chine. Ils ont résisté et survécu au communisme, qui les a simplifiés, sans les éliminer, ce qui avait été envisagé un temps; et au Vietnam, c'est un missionnaire, un jésuite révolutionnaire, Alexandre de Rhodes, qui, dans les meilleures intentions,  a désinisé la langue vietnamienne, en la latinisant dans l'écriture. 

"Shéi qiāo mén a ?" "Qui frappe à la porte ?" Telle est la première phrase chinoise que j'ai apprise ; après la scène du restaurant, elle chantait de nouveau en moi. Je réentendais la voix de Robert Ruhlmann et des lecteurs chinois de l'ancienne Ecole des langues orientales. "Shéi a ?" " Qui est-ce ?" "Shéi qiāo mén a ? shéi a ? " "Qui frappe à la porte, qui est-ce ?" J'habitais alors au 39 boulevard de La Chapelle, une chambre mansardée, zolacienne ; je l'évoque à la première page de mes Carnets parisiens. On nous avait distribué des enregistrements de chinois sur bande magnétique. Je répétais les chiffres et les nombres, et passionnément cette phrase : "Qui frappe à la porte ? qui est-ce ?" "Shéi qiāo mén a ? shéi a ?" dans mon étroite chambre de bonne, surplombant les rails de la gare du Nord, à deux pas du métro La Chapelle. C''est un fait symbolique de plus dans mon existence. Ils sont si nombreux que je ne sais plus si c'est un destin qui les forge, ou moi-même ; les deux sans doute. J'ai tendance à penser que j'ai comme forcé et tenté le destin, en plusieurs circonstances, par exemple en glissant, ce que le réalisme social et universitaire le plus plat déconseillait,  de la Chine au Japon, ou en refusant obstinément des postes sérieux au Centre international d'études japonologiques de Kyoto, alors dirigé par Umehara Takeshi, ou dans un département de philosophie comparée à l'université Chûkyô, près de Nagoya ; et d'une façon générale, en m'éloignant de l'érudition "qui égare l'esprit" ainsi que me l'apprenait, avec malice mais justesse, le père Huang.  Cependant, "prendre le destin à la gorge", en dépit de mon ancienne et immense passion pour Beethoven, me paraît maintenant d'un orgueil presque ridicule. Il est curieux de constater que le monde contemporain est très beethovénien, en ce sens. Et même Beethoven passe de la révolte au nirvana, non seulement dans ses derniers quatuors, mais au sein même de la dernière sonate pour piano op 111, puisque le premier mouvement en do mineur, tonalité de l'orgueil, tonalité rouge, est, comme le remarquait Wagner, "lisztien" avant l'heure, dans son "état le plus sauvage" ; alors que le deuxième et dernier mouvement en do majeur, tonalité blanche, translucide, nous emmène, nous entraîne dans une poussière d'étoiles plus bouddhiste que chrétienne. 

J'ajoute qu'il existe une sorte de mystère et de tabou concernant la langue chinoise, que tout monde dit et croit apprendre, en Occident, sans jamais arriver à la maîtriser, à de très rares exceptions près ; et surtout, sans oser avouer, s'avouer et faire savoir, ce que savent très bien les Chinois et les Japonais, qu'elle est très difficile, à l'écrit comme à l'oral, sans compter ses nombreux variantes, dialectes et patois. Finalement, après des décennies d'un enseignement supposé intense, peu de mots chinois s'entendent dans les rues de Paris, en dehors évidemment des cercles de visiteurs et des résidents chinois eux-mêmes. L'autre jour, j'entendis le garde, à l'entrée du grand magasin Le printemps dire aux touristes chinois, avec assurance  : "Ouvrez !" "Da kai !", ce qui bien sûr peut suffire, sans que je sache s'il est véritablement à même de leur dire : "Veuillez ouvrir votre sac".  Et hélas, je n'ai jamais oublié l'histoire de ce sinologue américain qui, un jour, de dépit, vendit sa bibliothèque et passa à autre chose, s'apercevant qu'il était en train de perdre son temps.   (à suivre).