14. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (52)

Le temps est venu de prendre la mesure de l'inénarrable "théorie du genre", concret-abstrait, noeud absurde, vu de loin, de très loin, des tropiques, de la zone équatoriale, du grand Nord et du grand Est, de l'extrême Est qui est mon sujet et ma prédilection, de l'Asie dure qui n'a pas fini de faire parler d'elle, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, et dont le règne commence à peine. Vu du zénith même, du ciel, du point de vue, infiniment mystérieux, de Dieu, d'un Dieu tendre et inconnu.

En deux mots : le monde entier s'esclaffe. Mais discrètement, poliment. Du reste, il serait impossible d'entendre : les micros -- comme les lauriers -- sont coupés. Je l'affirme solennellement : il n'existe pas deux sexes, mais quatre. En effet, pour qui sait voir, les plus machistes des hommes d'Asie possèdent en eux quelque chose de féminin, de faible disons-le, en comparaison du surhomme de l'Ouest, du superman ; quelque chose d'anodin en apparence; de peu viril que prisent leurs compagnes jusqu'à nouvel ordre. Et celles-ci, que l'on s'en étonne ou pas, sont extrêmement féminines, c'est-à-dire gracieuses, souriantes, avenantes, dévouées, dures à la tâche, pourquoi pas serviles au besoin, à leur heure, autrement dit, pleines de grâce. Je cite un Français nouvellement arrivé au Japon :  "Les Japonaises sont toutes des vierges Marie." Mais dans un second temps, s'est-il aperçu -- je le souhaite, je l'ai perdu de vue --, que ces femmes "très femmes" étaient aussi très fortes, résistantes, endurantes, persévérantes, adeptes des marathons ?  Et s'est-il aperçu aussi, à la longue, que comme chez Dostoïevski, soudain, l'innocente, la vierge tendre, d'une manière inattendue et surprenante, la jeune fille devient Eve, sait devenir Eve, sait devenir l'agent, le vecteur de ce qui s'appelle ou s'appelait le  péché ?

Ici, convient-il de citer Yuhara Kanoko : "La distinction entre Eve et Marie n'existe pas dans notre culture" ? Telle fut sa thèse, à l'issue d'une étude de Huysmans. Thèse hardie. Du haut des tribunes, en Sorbonne, je l'entendais proférer cette phrase explosive, toute petite, en bas, près de la chaire où trônait le jury, la voix tendre, charmante mais ferme. Je n'en revenais pas, de son assurance, de son audace ; je n'en croyais pas mon ouïe, pourtant assez fine. Certainement plus que le jury, j'ose le dire, je goûtais la force douce, la portée quasi historique de cette déclaration. C'était une phrase courte et tout un volume épais,  de la dynamite pure, de quoi pulvériser toute la planète et toutes les cultures. Car enfin, en apparence, seulement en apparence, c'était nier qu'il existe un bien et un mal séparés. C'était un épouvantable, un horrible sacrilège. Mais j'avais alors vécu déjà plusieurs années au Japon, et je savais bien, même si parfois j'avais envie de dire, de m'écrier, exaspéré : "Japonais, encore un effort, encore un effort donc pour être des saints !", qu'ils n'étaient pas non plus des diables, très loin de là, que c'était bien plutôt moi le diable ; et d'ailleurs Yuhara Kanoko ne me murmurait-elle pas, en de certains moments : "Tu es un bon diable" ; et de surcroît, ne lui arrivait-il pas de me flatter, en suggérant que, comme Mishima, j'avais en moi un élément bas, suspect, je recelais quelque chose qui venait presque d'une caste honnie, des villages buraku, des burakumin, alors qu'elle était la fille d'un très haut fonctionnaire. Ce fut elle qui, la première, à Paris attira mon attention sur la beauté des immeubles anciens, par exemple la beauté de la place Saint-Michel,  défigurée par les marchands, les commerçants, les trafiquants de papier, dans  l'inattention, en pleine imprévoyance et malpropreté, une sorte de Rome classique, inconnue et délaissée, abandonnée ; qui me vanta, au sein du négligé,  l'art classique et ancien de Paris, dont les églises et les musées regorgent, gratuit et in situ dans les églises, lorsqu'elles ne sont pas fermées ; tous ces trésors inimaginables d'un passé brillant, raison presque unique de l'afflux des Japonais, des Coréens, des Chinois ; tandis que les gens, les passants écervelés, évaporés, les contemporains distraits, les arrière-arrière-petits-fils des créateurs, des puissants auteurs, les héritiers de la lignée, ne méritaient que fort peu d'attention, celle-ci, celle de l'Asie, du continent qui est continent, uniquement dirigée vers le haut, vers les étages, vers le ciel, ou bien certes, vers le luxe du triangle d'or, de l'avenue Montaigne et du Faubourg Saint-Honoré, une concentration en hauteur, vers les hauteurs, pas vers la plaine, moins encore vers les marais, les marécages, la fange ; tout sauf au ras du sol.  

Entre Eve et Marie, la nouvelle Eve, une unité fantastique, de rôle en rôle,  se révèle et se construit.  Le bien, pour qui le désire, véritablement triomphe ; l'avènement du bon présage. Entre le samouraï et la geisha, entre l'homme quelque peu féminin et la femme qui mue sa féminité en force, un état d'équilibre impressionnant existe, plus stable et plus durable que le couple Sand-Musset ou Sand-Chopin ; combien d'hommes japonais ne m'ayant pas confié, ou laissé deviner, qu'ils ne prisaient pas les virago, qu'épouser une femme occidentale était un phantasme, un cauchemar, un exploit ; combien m'ayant fait remarquer qu'ils ne manifestaient pas, insolemment et impoliment, leur affection en public, réservant les ardeurs au domaine privé ; combien de femmes japonaises m'ayant avoué, avec un fin sourire qui me déconcertait, que leurs maris étaient presque des saints.

Car si le père est absent ou semble absent en Asie, il est là ; si la société présente les dehors du matriarcat, elle est au fond patriarcale ; l'un et l'autre ne sont pas incompatibles ; rien n'est incompatible et le sens pratique, le sens commun, la bonne volonté peuvent  tout arranger, tout concilier, tout apaiser.  Seule la vie contemporaine, et sur une toute petite partie du globe, celle qui aime parler et fait beaucoup parler d'elle, peut imaginer qu'avoir un enfant est un droit, et finalement un objet du marché qu'on achète, qu'on vend, qu'on implante, qu'on fabrique, qu'on trafique ;  non un divin hasard qui peut manquer, ou se dérober un temps, ou pour toujours ; non un plaisir et une responsabilité incompréhensibles ; non à la fois un devoir et une grâce. ( à suivre)