12. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (51)

Vers la fin du Côté de Guermantes, le baron de Charlus explique, ou plutôt assène au narrateur, c'est-à-dire à Proust lui-même -- car il n'a jamais été dit à quel point ce roman est purement autobiographique -, qu'il a échoué hélas ! à l'épreuve, au "test de la grande amabilité". Par cette expression, il fait allusion à une méthode de sa famille, de toute la classe nobiliaire. Il ajoute que la patience est une vertu chrétienne et qu'il en a fait preuve plus que de raison envers son jeune ami.  Nonobstant les caractéristiques qui ont valu une réputation de soufre à ce personnage -- portrait, comme c'est constamment le cas pour les grands héros littéraires, de plusieurs personnes réelles amalgamées, dont l'une est prépondérante--, je me suis fortement rappelé, en lisant ces lignes, de l'accueil et du traitement que j'ai souvent reçus au Japon et également en Chine. Même le père Huang pratiquait avec moi, sans que je m'en aperçoive alors, tant était grande entre nous la différence d'âge et ma myopie d'élève, ce test de "la grande amabilité". Je sais que généraliser n'est jamais bon et qu'il n'existe, comme le disait Goethe qu'un million de cas particuliers, mais il y a des constantes et des lois qui, malgré des exceptions, éloigne l'Orient extrême de l'Occident extrême. Celui-ci a combattu la noblesse, non seulement sous l'angle politique et social, mais, bien plus gravement à mon estime, -- et je suis surpris que  si peu abordent ce sujet -  sur le plan moral et sur le plan psychologique. Nous en sommes là à présent et il n'est presque pas envisageable de faire marche arrière, mais la prise de conscience de ces phénomènes ne saurait être vaine.

L'ouverture de la grande amabilité, combien de fois ne l"ai-je pas ressentie, avec émotion et attendrissement, en présence des gens d'Asie, de toute origine sociale, de toute profession, de tous âges, et combien peu en revanche ici. J'en ai conclu, c'est l'une des thèses esquissées dans Le sherpa et l'homme blanc et qui, chacune, mériterait tout un livre, que le "principe d'individualisation, ou d'individuation" obéit en Orient à d'autres lois, y étant noué ou tissé d'une manière qui, pour les observateurs de cette partie du monde, demeure presque inconcevable. L'extrémisme de l'Occident a consisté à briser toujours davantage les liens sociaux et collectifs puis à enfermer l'individu en lui-même, comme à l'intérieur d'une armure de fer, au pire, au mieux d'une carapace, laquelle ne se fend que par la parole, ou par des codes étroits, par exemple le mot de passe du bonjour ; j'exagère, je le sais, mais à peine.

Avec le père Huang, étant au tout début de mon itinéraire, c'est surtout l'absence d'une "cérémonie des adieux" qui  me surprenait et même me choquait et m''attristait. Il me fuyait, pensais-je, il filait à l'anglaise, sans un mot. A la limite je trouvais impolie cette manière d'être, qui lui était on ne peut plus naturelle.  Ce que je comprends maintenant,  si longtemps après, c'est qu'il désirait me manifester, ou me manifestait naturellement l'existence d'un autre monde, d'une autre vie, où nous n'étions en fait jamais séparés, que nous nous voyions ou non, que nous nous rencontrions ou non. Certes envers moi, il se comportait ainsi en religieux, mais je suis sûr que c'était aussi la sinitude qu'il me communiquait ainsi, la façon chinoise de se séparer, après une rencontre, rite plus psychique que verbal, cérémonie plus invisible que visible. J'ose espérer que dans Le canal de l'exil,  le second de mes quatre romans écrits à Tokyo, un peu de cette atmosphère transparaît. Dans la première scène, Ivan, le héros qui me représente, que j'ai baptisé  du prénom d'un ami cher, un ami sinologue, rejoint le père Huang ("Wang" dans le roman car c'était un "roi") au Bambou d'or 金竹饭店 (Jin zhu fandian) , restaurant chinois imaginaire des Halles, conçu par opposition à un autre, bien réel celui-là, où nous avions dîné aussi : le Cochon d'or.  Les sinologues saisiront immédiatement ce jeu de mot  car bambou  et cochon se prononcent en chinois, à l'unique différence d'un ton, de la même manière.

Plus profondément, le père Huang percevait en tout repas une Cène. D'ailleurs, à la fin de sa vie, je prenais souvent l'avion peu après, c'était chaque fois comme un dernier repas ; et ce fut un jour, pour de bon, le dernier repas 最后的晚餐. Comme moi, comme Ivan, le père Huang aimait marcher sans but et sans fin dans la ville, en particulier entre la Seine et le "trou" des Halles près duquel il logeait, dans les combles de l'église Saint-Eustache. Toute cette géographie possédait un sens secret. Ce n'est qu'à présent que j'en perçois enfin toutes les profondeurs symboliques. Seine, scène, Cène, senne : comme les sens divers et liés d'un même sinogramme, une constellation de sens, un rébus. Paris, ville qu'il aimait mais où il se trouvait exilé et où il devait mourir, c'était la "scène" d'un théâtre. Et, pour avoir vu sept fois le Nô au Japon, la liturgie de l'Offertoire, la Cène m'apparaissait comme un profond et grave théâtre. Et puisque rien, même si l'on s'y habitue, n'est plus douloureux qu'une mort en terre étrangère, pour le père Huang, la Seine avait été une nasse, un filet : une senne qui l'avait captivé et capturé, qui l'avait retenu dans ses lacs. (à suivre).