9. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (50)

Vive impression de vivre comme dans un monde enchanté de prestidigitation, mais dans l'impuissance de pouvoir le transmettre à quiconque ... Or, je ne suis pas seul dans ma haute solitude, je ne me sens nullement seul, entouré d'amis connus et inconnus, en particulier les morts, les grands morts, les artistes, les saints, les âmes rares. La communion des saints, c'est en réalité la communion des âmes hautes. Tous peuvent s'y élever à condition d'accepter certains sacrifices, coûteux et douloureux. S'extraire de la chrysalide de l'ego est une terrible souffrance, pour le corps et la personne dans sa prison, pour le prisonnier de son armure, de l'armature ;  sont à vaincre une terrible peur et tout un réseau d'habitudes. Parmi celles-ci l'assurance de la parole et même de la démarche. Je n'y peux rien, le Japon et même toute lAsie sont inscrits en moi, dans mon corps, profondément.

Un trait peu remarqué de cet espace-temps singulier est l'hésitation qu'il renferme et implique. Tout est agrandi, élargi, je l'ai dit, les cadres du tableau sont repoussés  : la lenteur, la célérité, et aussi l'hésitation, la recherche du hasard propice, du "hasard objectif" pour reprendre cette expression du surréalisme, de Cocteau ou Breton, peu importe. A peine arrivé à Paris, j'hésitais trop pour être vraiment là, et il est incroyable que j'hésite encore, après tant d'années. Je tiens cette hésitation pour féconde, c'est le côté heuristique, la bonne heure, le bonheur du Japon. Elle est visible dans les combats du kendo, cet art martial qui, grâce à Dieu, n'est pas popularisé dans le monde entier comme l'est le judo. Ce qui est le plus précieux ne peut être popularisé : cela n'est pas ici le moins du monde un mépris du peuple, c'est uniquement l'appel à l'exigence, au sacrifice et au travail.  Comment les plus hautes valeurs, les plus hautes vérités seraient-elles d'accès, de maintien facile ? à la portée de chacun, de tous, du nourrisson, en poussant le bouton de quelque machine ?  mais elles ne sont pas interdites, en elles-mêmes, au grand nombre, au tout venant, au premier venu.  La Toile, le grand filet, prétend annuler la distinction de toujours entre exotérisme et ésotérisme. Ce dernier paraît injuste, méprisant, quand il n'est qu'une précaution de base ; il est profondément juste, généreux, et logique, rationnel, intuitif aussi. L'or n'a jamais été exposé en place publique, il ne peut pas l'être. Et pourtant combien de fois n'ai-je pas été émerveillé et déconcerté par le parfum de démocratie aristocratique qui émane du Japon, et à certains égards, en dépit de nombreuses réserves, de l'Orient en général ? comme si celui-ci  se plaçait, d'emblée, au-delà de la contradiction entre le très-haut et le très-bas, niché en un tout autre lieu, hissé sur une autre logique. Une  logique transcendante.

Je reviens à l'hésitation. Elle se double d'une détermination implacable, une fois que la bonne direction est prise. Hésitation et conviction. Foi au sein même de l'hésitation. C'est ce que le toucher du pianiste de haut niveau exprime : la vitesse et la force d'attaque est la clef, relation énergie-masse-vitesse ; la main qui s'abat sur la touche, ou la caresse, l'effleure à peine, comme ne sachant plus s'il l'approche, la tient, ou non ; en sachant, anticipant, par avance, le son voulu que l'esprit et le coeur, non les doigts, dictent. C'est le cerveau, l'esprit qui joue, non la main. Tout devient magique, réel, brumeux, nuageux comme un ciel. C'est l'art des célestes, la prestidigitation céleste ; ce n'est pas un hasard si la télévision chinoise d'Etat ne cesse de diffuser des émissions de magie, d'acrobatie au-delà des limites, de funambulisme transcendantal. C'est le merveilleux bouddhique, "miao fa" 妙法, la loi merveilleuse, la méthode des méthodes. La merveille, c'est qu'une communauté entière s'en porte garante, porte ses héros, au lieu de les freiner, de les rabattre à terre, à ras de terre, dans la boue du stade anal, ou du stade reproducteur. C'est le mysticisme de foule, avec ses dangers, l'enthousiasme collectif. L'esprit des  miracles qui a animé l'Europe à certaines heures lointaines de son histoire, quand partout s'élevaient des églises, des cathédrales, des calvaires, des croix. Cet esprit est toujours là, il ne peut mourir, il est intrinsèque à l'humain, et même à l'animal aussi ; il est palpable dans le végétal ou le minéral, c'est le feu dans les pierres, la lave, les pierres vivantes 活石, les pierres qui coulent, rouges, écarlates, en fusion ; c'est aussi cette immortalité des arbres, cette longévité végétative, cette faculté de renaître, de passer l'hiver, de s'endormir et de ressusciter au printemps. Les miracles sont parmi nous, ils sont tout proches, inaperçus ; nous sommes environnés, bercés de miracles ; il faut voir, voir, vouloir voir, vouloir savoir, avec passion  et désintéressement ; c'est une volonté des moins partagée, au contraire on s'obstine à refuser de voir, à nier les évidences, par une sorte de plaisir insensé d'être myope, aveugle, et de tuer l'esprit, d'éteindre l'esprit, de souffler sur la bougie pour l'éteindre ; par passion du noir, et du triste

Le son d'une voix, à la radio, son débit, sa couleur, la teinte, le timbre, le grain trahit celui qui parle, son âme se révèle, malgré lui ; c'est parfois très cruel. Peu de voix hésitent, peu de voix respectent le silence, la seconde qui passe ; certes, le moyen technique dicte, impose un état d'esprit, l'esprit technique quoi qu'on le dise, est faible, inférieur ; la technique, en soi, est serve. Et pareillement la tonalité, le ton trahit l'écrivain ;  le toucher le pianiste, le vibrato, le violoniste ; le peintre a sa palette.  Et finalement c'est l'émotion qui est reine : émouvoir autrui c'est le transformer, c'est l'atteindre, le "toucher" dit-on. Hélas les Français, et souvent les occidentaux sont des Diafoirus nés, ils désirent enseigner, ils savent ce que les autres ignorent. Ils sont cérébraux en diable ; il existe même des religieux et des théologiens qui sont des cérébraux en diable. Ce qui a retenu l'attention, éveillé des générations de lecteurs de l'Evangile ou de la Bible, ce qui peut encore émouvoir l'Asie en la personne du Christ, c'est la sincérité tendre et douce d'une voix. La voix du vrai poète. Une voix désarmée. Le Coran, sous son côté désarmé, est de la poésie pure ; la langue arabe, la culture arabe excellent en poésie.  Il a été dit que vingt bons vers suffisent à immortaliser un poète. Mais il est très difficile et rare d'écrire un seul bon vers en ce sens ; c'est Sri Aurobindo qui m'a averti naguère, alerté sur cette difficulté de la versification qui n'est pas du tout de la poésie, ou seulement de la poésie morte ; des mots morts. De même il est des gestes morts, et des temps morts. Et l'Occident tout entier paraît sortir d'un temps mort, s'éveiller enfin un peu, très lentement. Kant éveillait la pensée philosophique de son grand sommeil dogmatique. C''est ce que nous avons encore, une fois encore, à faire. Qui sait ?  un geste vivant, un ou deux mots hésitants, le murmure à voix blanche d'un seul vers, un seul poème, pourraient sauver le monde, sauver des vies (à suivre)