7. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (49)

Le spectacle que nous donne le monde devient sans cesse plus saisissant. Et cependant, ni trop de pessimisme ni trop d'optimisme ne conviennent. C'est cet état d'équilibre, fort difficile à atteindre et à conserver, qui est requis et s'impose. Tout comme, dans le bouddhisme,  il est demandé de ne plus désirer ni vivre ni mourir, statut à la fois de réalité et de rêve qui n'est pas, il va sans dire, à la portée du premier venu ; c'est le fruit d'un long entraînement, d'une quête persistante. Si l'on y réfléchit, et si l'on y songe, cet état de balance entre un bien et un mal est inscrit dans le corps, car c'est un fait profond qui n'a pas échappé aux anciens, plus intelligents et plus clairvoyants que nous, peut-être même que tous nos scientifiques munis de toutes leurs éprouvettes : nous sommes pourvus d'une main gauche et d'une main droite, d'un oeil gauche et d'un oeil droit. L'oeil gauche est celui des sorciers, l'oeil mauvais, l'oeil redoutable ; la main gauche est la main sinistre, la main du mal, la main maladroite, tandis que la main droite est celle de l'adresse, et d'ailleurs de la poignée de main normale, bien qu'il existe, il faut le noter, des cultures et des civilisations où se serrer la main est moins amical, moins chaleureux qu'échanger un imperceptible regard de biais, ou un nuage d'ondes psychiques, lancés dans l'invisible.

Quand, dans l'inconscience totale des jeunes années, j'ai audacieusement préfacé la Philosophie japonaise des enfers d'Umehara Takeshi, au lieu de simplement l'introduire, il m'apparaissait déjà que la tentation du diable prend pour canal la protéine, le protéiforme, autrement dit la démence de Protée. Dans son orgueil de pouvoir, le malin, l'adversaire, le diviseur, l'épris du deux, du nombre, tient à revêtir toutes les formes, tel un comédien se parant de tous les costumes en coulisse. Je ressentais à la fois comme un désir et comme un risque terrible, mortel, ce don de caméléonisme, celui de l'acteur de kabuki qui joue huit rôles en une seule soirée, servi et choyé derrière les rideaux, ou plus exactement derrière la scène et parfois sur la scène, par une centaine d'aides dévoués et prestes, qui le vêtent et le dévêtent, tour à tour, en quelques minutes, si ce n'est quelques secondes. J'avais associé ces prouesses, ce génie des métamorphoses,  au génie du phasme, animal, insecte qui a reçu autrefois le nom significatif de "bâton du diable".  De même d'ailleurs Cocteau, qui prisait le théâtre kabuki, et se serait plu à vivre toute sa vie au Japon, au lieu d'y passer en courant quelques jours,  s'amusait à se dire, y compris devant l'Académie, dans son discours de réception, "capable de tout", comme le sont les mauvais garçons ; ou n'hésitait pas à s'affubler du titre de "Paganini du violon d'Ingres". C'est ainsi qu'en 1956, las des déboires de l'encre, il se met soudain à peindre avec enthousiasme les murs de l'église saint-Pierre-des-pêcheurs de Villefranche-sur-mer. Les insatisfactions et l'acrimonie de l'écrivain ont été bien décrites par Benvenuto Cellini dans ses Mémoires : un roi dédaigne le parchemin que lui présente son Poète en titre, pour saisir, avec impatience, le rouleau de peinture que lui tend son artiste favori, anecdote qui peut facilement  du reste être d'origine non italienne mais arabe, ou grecque, ou chinoise. La vive amitié qui lie Cocteau à Picasso a pour fond, comme toutes les amitiés , une intense envie. S'élever au-dessus de l'envie, dépasser les rivalités et les compétitions, c'est ce que les nations, les cultures, comme les individus, éprouvent le plus grand mal à faire.

L'opposition  entre richesse et pauvreté, symbolisée, au dire de nos vaillants économistes, par les points cardinaux Nord et Sud, me semble bien moins significative, et presque moins dramatique que l'opposition culturelle Est-Ouest ; il est curieux que l'on ose à peine évoquer cette dernière. Et dans un monde fragmenté, en miettes, l'orgueil naturel de se métamorphoser en touche-à-tout de génie est plus tentant que jamais. Les "déracinés" de Barrès, à Nancy, sont à présent dispersés aux quatre coins du monde. C'est celui-ci tout entier qui se déracine, qui veut se quitter lui-même, se fuir.  Le monde est comme possédé. Et "Le ciel brûle" pour emprunter un titre à Marina Tsvetaïeva, qui, depuis son ciel, doit être furieuse de voir les éditeurs et les critiques se précipiter à présent pour se nourrir de son oeuvre, quand elle a mené, comme tous les poètes maudits, comme tous les véritables poètes, comme Olivier Larronde, l'un des protégés oubliés de Cocteau, une courte vie de chien.  Atteindre le ciel, dès ici-bas, c'est ce que le christianisme enseignait et ce que l'Orient, moins farouchement matérialiste que l'autre hémisphère cérébral de la planète, plus subtil, plus éthéré que lui, s'avère plus adroit à faire, par vocation native.

Au plus profond, ainsi que le disait le maître-yogi Iyengar, la distinction Orient-Occident, il est vrai, et c'est rassurant, n'existe pas ; les textes anciens du yoga n'en parlent pas, celui-ci est accessible à tous.  Le cerveau planétaire est un, non deux, et cependant, pour réaliser d'une manière pratique cette unité, pour unifier la noosphère entrevue par Teilhard de Chardin, un long et douloureux chemin est  à parcourir. La science unitive du soufisme ne s'enseigne pas sur les ondes et les plateaux de télé-vision, de vision à distance ; cette télépathie a ses propres voies et obéit à un autre ordre. Cet Orient est si ancien qu'il se lit, pour qui lit avec grande attention,  ou se devine dans l'Evangile de Jean où le Christ en quelques mots, simples et profonds, et surtout infiniment émouvants, éclaire sa relation avec le Père. La relation entre le Fils et le Père, et le pont de l'Esprit saint, n'est-ce pas ce que toutes les religions et philosophies orientales ont voulu dire et chérir, à leur manière, d'une façon subtile ? y compris au Japon, dont la philosophie cachée, les masques et le Miroir sont, à mon estime, la clef. ( à suivre)