5. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (48)

L'ethno-psychologie, je l'ai dit, me semble la clef absolue des temps présents. Plus dangereusement, l'ethno-psychiatrie, domaine encore presque vierge. D'une manière stupéfiante et burlesque, le monde entier tente d'accéder à la sainteté, qui, véritablement, dans son ensemble, pourrait seule le sauver. La sainteté générale, ou un état de paix et d'équilibre philosophique. La sagesse générale.  Déclaration absurde, j'en conviens, ou dont la probabilité est très faible. Pourtant il faut le dire, même sous le feu des quolibets, des dénis, et des critiques. C'est non seulement un long séjour totalement ailleurs, totalement autrement, et sans revenir une seule fois en Europe pendant des années, mais également trois traversées complètes de l'espace eurasiatique qui m'ont amené à ces conclusions. J'ai franchi les frontières et des frontières. Celles-ci sont des bornes militaires. Je me souviens en particulier de la frontière sino-soviétique, qui, en ce temps-là, me faisait penser à un état de guerre figé, une paix provisoire ; pas le moins du monde la paix perpétuelle souhaitée par Kant.  Le lecteur curieux et consciencieux trouvera dans mes carnets, réunis sous ce titre général L'amer d'une vie, quelques détails hélas trop sommaires à mon goût ; j'ai fait ce que j'ai pu, avec mes moyens, dans ma vie, ma pauvre vie en un sens. Je n'ai pas traversé à pied, trois fois, le continent eurasiatique ; ni à cheval, comme d'autres. Je l'ai fait modestement sur des voies ferrées. Je renvoie à cet article :  "Vu de la fenêtre du transmongolien : de Tokyo à Paris, une traversée au coeur de la psychiatrie des nations." disponible gracieusement comme tous mes écrits, sans exception, sur www.researchgate.net .

Comment fonctionne cette psychiatrie des nations ? il serait utile de s'interroger plus avant sur ce sujet. Un double processus, un double mécanisme est à l'oeuvre : d'une part l'assimilation, le phagocytage : d'autre part un processus d'élimination, ou d'escamotage du problème. Sans accabler les historiens qui s'adonnent à une discipline sérieuse, nécessitant de compulser un grand nombre de documents, pour écrire des livres épais, -- et je les admire, sans les envier --, j'ai le front de croire qu'une réflexion sur ce thème est plus urgente :  la psychiatrie des nations, la psychiatrie des cultures. Le professeur André Jacob n'a-t-il pas déclaré jadis, devant  l'Unesco, non sans naïveté  : "L'anthropologie sera interculturelle, ou ne sera pas. " Or, nous en sommes arrivés au point, comique et tragique à la fois, où l'universel déjà construit, en place, ne suffit plus, ses lacunes, ses défauts, ses manques, ses échecs sont patents, parce que l'on a sauté, trop vite et trop haut,, trop hardiment dans cette universalité, c'est-à-dire dans l'abstrait, dans des abstractions. Et sans les accabler non plus, ce sont bien les intellectuels d'Occident qui sont tombés dans ce panneau, dans ce traquenard, pas les autres ; les autres sont restés muets, ce qui, chez les Japonais par exemple, je l'ai déjà dit plus haut, ne revient, dans une réunion internationale,  ni à un oui ni à un non, ni à un acquiescement ni à une dénégation. En toute modestie et toute sincérité, il convient maintenant de rassembler toutes les énergies pour tenter de mieux faire.

Ce fut dit sans doute déjà : chaque culture, chaque langue  se croit, se pense, s'imagine le centre du monde. Il existe un solipsisme national comme il existe un solipsisme tout court ; un égoïsme national, un égoïsme collectif, comme il existe un individualisme acharné, autrement dit, sot et ridicule, faux quoiqu'on en pense et quoiqu'on fasse. Pour tenter de défendre sa position, ses illusions, chaque culture déploie une double stratégie. De la main droite, l'acceptation,  le désir d'englober, en soi-même, toutes les autres -- ici les exemples sont nombreux,  depuis les parcs d'attraction de Las Vegas, imitant, en miniature, les monuments et les villes du monde entier,  jusqu'à la tour Eiffel de Tokyo, seul pays en ayant construit une seconde, en passant par toutes les tentatives de traductions, de translations, d'encerclement des cultures différentes, et d'efforts diplomatiques, ponts jetés, carrefours établis, ce qui bien sûr est mieux que rien,  mais en réalité, pour qui connaît un peu le monde, sur le terrain, n'est finalement rien ; presque rien, ou rien du tout.  Puis, de la main gauche, la main menaçante, la main sinistre, c'est le refus, l'élimination, ou l'annihilation de la difficulté : notre culture est la plus complexe,  la plus poétique, la plus généreuse, bref la meilleure et la seule, l'unique, la vraie.

Tout expatrié, ou plutôt tout exilé à très long terme, connaît le jeu alterné de ces deux mouvements, non seulement une fois, mais plusieurs, tour à tour et simultanément : d'un côté il s'épuise à étudier une langue, une grammaire, une intonation correcte, ainsi que des moeurs, des usages, des coutumes qui le séduisent et l'attirent comme des femmes, ou des âmes soeurs , il est sérieux, appliqué, il veut devenir un autre,  "Je est un autre, Je n'est-il pas un autre ? "; et d'un autre côté, il est renvoyé dans son impuissance, en direction de ses origines,  -- non, décidément, il ne sera jamais totalement un autre, totalement semblable et assimilé, digéré ;  au plus une moitié, ou un quart.  Si, d"aventure, il revient à Ithaque,  c'est pour y vivre une expérience plus stupéfiante et plus cruelle encore : il se retrouve exclu par le pays, la société où il est né, éjecté par le cercle de ses amis et parfois par sa famille. Il se découvre alors autre, vraiment autre, bloqué dans un entre-deux, ou parfois un entre-trois ; forcé, bon gré malgré gré, de rejoindre la patrie, la famille éternelle des exilés, des errants, des incasables, des inclassables, des dévoyés. Cette suspicion, ce fléau, ce péché-là est en réalité un honneur, un privilège. Un destin et une fortune. C'est ainsi que Cocteau, reçu à l'Académie française le 20 octobre 1955 y déclare, en substance  : "C'est un homme sans papiers qui vous parle, et que vous accueillez là ; et je vous en remercie" Car ce lot est celui de tout vrai poète. Tout vrai poète est maudit. Tout vrai poète comprend qu'une patrie est une "partie" ; une partie, un membre du tout.

Et voici comment, à l'issue du jeu de ces processus, qui sont sans doute la structure psychique inhérente à une nation, comme à l'individu dit normal, à la fois l'englobement et l'expulsion, le monde se retrouve présentement dans une très curieuse situation : dans le temps même où une culture vulgaire et affligeante a pris partout le dessus du pavé, tous les pays sont occupés à vanter leur culture supérieure : l'Inde son hindouisme, le Japon, son shintoïsme, la Chine son confucianisme, la Russie son orthodoxie, Rome sa latinité, d'autres les Vikings ou les druides, la liste est sans fin. Jamais ce repli sur soi-même n'a été aussi fort et visible, dans l'interconnection. Unification et complexification, avant l'explosion. C'est celle-ci qu'il faut éviter, si c'est possible.  (à suivre).