3. oct., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (47)

Ce texte oublié de Cocteau est fascinant. Dès 1955, une pente fatale entraînait la société des hommes vers un état de culture qui, un demi-siècle plus tard, est considéré comme normal. La noirceur avec laquelle le dépeint Cocteau, la force de ses arguments, le brio inimitable de sa prose laissent sans voix. Tout y est : la marchandisation de l'art, le penchant pour la bassesse, l'absence de honte du vice ; la haine de la médiocrité pour la beauté, la noblesse, la pureté et même la propreté ; en somme une haine profonde de l'homme pour lui-même, le goût de l'autodestruction.  Ce qui devrait nous embellir, nous élever, l'art, la culture, finalement nous attriste, nous égare et nous souille. Je verse ce texte au dossier. Je n'ai aucune solution et même aucun avis définitif, je suis ouvert à tous les commentaires, à toutes les hypothèses. Mais si cette pente fatale se dessinait, pour de rares esprits clairvoyants, dès 1955, c'est que sa raison d'être était profonde ; la remonter sera difficile, presque impossible, y compris dans l'urgence, dans la nécessité pressante des désastres.

Cocteau, de toute évidence, n'était ni un communiste, ni un fasciste, ni un épouvantable réactionnaire, assoiffé de sang et de larmes. Tout au contraire, c'était un doux, un tendre, presque un faible en apparence ; il avait du coeur, beaucoup de coeur, le coeur sur la main. Il est curieux, au demeurant, de constater dans les lettres qu'ils échangent, que lui et ses amis, Jean Marais, Edouard Dermit, mais aussi Edith Piaf, Paul Morand, Jouhandeau, et tant d'autres, n'ont nulle honte de se dire : Je t'aime, je t'embrasse. Ces grands artistes  se connaissaient tous, ils s'aimaient, se respectaient profondément, se voulaient du bien. La brutalité, la fausse dureté, la sécheresse n'étaient pas encore de règle. Dans un autre domaine, Horowitz dit la même chose, des grands pianistes, entre les deux guerres : ils ne se critiquaient pas méchamment ; d'un certain point de vue, ils ne rivalisaient pas entre eux, chacun cultivait son style, bêchait et plantait son jardin ; c'était avant que la loi du marché, la compétition, la loi des valeurs basses, argent et gloire, succès avant tout, succès au-dessus de tout, ne s'emparent du monde. Avant que le pluriel, pour reprendre le vocabulaire de Cocteau, ne l'emporte sur le singulier. La "singularité" : délicieuse ambiguïté de ce mot, dans la langue française. La première moitié de l'article, que d'abord je ne désirais pas recopier ici, car elle dépasse mon propos, n'est pas moins éclairante.  Présentement, l'individualisme français, qui s'oppose à la communion hypnotique d'un spectacle, apparaît plutôt comme une valeur positive, d'autant plus que la société tout entière est devenue spectacle. Nous sommes ici en présence d'une qualité française, car il en existe, ne l'oublions pas. Il faut comprendre que Cocteau s'exprime ici en homme de théâtre,  en dramaturge, en maître de l'émotion.

Deux mots sur le drame de la vie de Cocteau, tel qu'il ne cesse de le déplorer dans son Journal.  Il est divisé en deux, il existe deux Cocteau. Jeune homme trop doué, un peu comme les enfants prodiges, ce qui l'a servi au départ, le dessert à la maturité, une maturité qui ne vient jamais car il demeure toute sa vie un naïf, un candide, un ingénu, un immature ; il incarne jusqu'au bout les valeurs de l'enfance, y compris l'imprudence, la maladresse et le ridicule.  A le lire, on se demande pourquoi, sur le tard, il ne peut enfin cesser d'être un mondain, de se faire voir, admirer en chair et en os, au lieu de s'enfermer, de se cacher en compagnie de son art, de sa plume et de ses pinceaux, comme tant d'artistes. Il ne peut rompre avec cette habitude qu'il déplore et qui lui nuit. Car aux yeux du public, il reste un  funambule, un enchanteur, un oiseleur, un magicien, un Prospéro au mieux ; et au pire un pitre, un histrion, un clown, un Paillasse brillant et un peu cancre qui amuse, qui fait rire sous cape et dont il est facile de se moquer, puisqu'il est trop gentil. Son Leitmotiv dans le Journal est celui-ci : quand cessera-t-on de me "dévisager" pour, enfin, "m'envisager" ?   quand cessera-t-on de me "recouvrir" pour enfin me "découvrir". La réponse est : "Jamais !". La vérité est que son oeuvre, sa poésie, dans sa splendeur, sous tous ses feux brillants, n'est pas encore découverte.

Cas unique dans les lettres françaises, Cocteau est victime de ses qualités extrêmes, qualités peu françaises, plus japonaises certainement que françaises : un esprit étincelant, intense, concentré, une densité de pensée, une pensée pointue qui le rend peu lisible, ou illisible. Sa poésie brille comme un diamant,  elle éblouit qui tente de la lire, de la déchiffrer, d'autant plus qu'il se réclame de Gongora, d'un hermétisme. Il l'a avoué et analysé lui-même au moins une fois dans un passage du Journal : il passe inaperçu dans sa profondeur, parce qu'il est éblouissant, ou trop élégant, d'une élégance cristalline.  En somme, son génie est celui d'un transparent de Dieu. Un génie de cette sorte est dangereux, voué, par paradoxe, à l'échec du meilleur : inattendu forfait.  J'y vois un péril qui  m'est apparu clairement à un certain moment dans mon expérience japonaise : l'impuissance de la perfection ; et, au contraire, la puissance de l'imperfection. J'y pense à l'instant : on pourrait même avancer que c'est pourquoi le Japon entier est longtemps passé inaperçu ; ou que sa beauté demeure encore inaperçue, ou honnie parce qu'enviée.  

Cette loi d'équilibre se manifeste partout, dans tous les arts, la musique, la peinture, et même dans la religion, la philosophie et la morale. Trop de perfection nuit, elle est déclarée, non sans raison, inhumaine ; en art, il est souvent dit qu'il faut cultiver ses défauts, mettre en valeur, souligner raisonnablement un défaut, une vilaine tache.  Picasso,  Cocteau le savait, le lui enviait ; il  était passé maître dans cette technique. Le travail sans travail. Le travail qui efface, dissimule son travail. Du reste, travail ne veut-il pas dire "torture", selon une étymologie, vraie ou fausse ?  Il faut savoir s'arrêter dans son travail, juste au point où, précisément, l'oeuvre, le style, le rendu, devenant trop brillants, trop pointus, s'inversent, tel un diamant trop taillé qui jette trop d'étincelles. Pourtant, bâcler sans talent ne donnera jamais rien. C'est le défaut ultra-moderne que j'ai déjà évoqué.  Picasso pouvait travailler vite, car il avait  le talent de son génie, car il avait toujours beaucoup travaillé. Un moment est venu, et il semble que l'Occident en ait enfin pris conscience et qu'une nouvelle époque s'ouvre, où tous se sont pris pour des Picasso, désinvoltes, insolents, et comme désireux d'être de géniaux improvisateurs, sans  génie et sans effort. Le clown désire sauter d'un coup au haut de l"échelle. L'Orient, et encore moins l'Orient extrême, lesté d'une structure classique qui ne l'a jamais quittée, et qu'il n'a jamais "déconstruite", n'a jamais chu dans ces travers ; où s'il peut y choir, ce sera à partir de maintenant, s'il n'y prend garde, mais je crois que ses dons prolongés d'observation de l'Occident l'en préserve, et l'en préservera. ( à suivre).