2. oct., 2017

Intermezzo - JEAN COCTEAU : "Propos sur la culture" La Nef - décembre 1955.

 
 
"Propos sur la culture"  JEAN COCTEAU - La Nef, décembre 1955

Les mots disait Colette sont employés bien à la légère. Elle avait raison. Les mots culture et   culturel se mettent actuellement à toutes les sauces.

Qu'est-ce que la culture et qu'un organisme culturel ?  La culture est un ensemble de connaissances communes qui permet aux hommes de s'entendre par le haut. Un organisme culturel est un organisme propre à faciliter ces échanges et à rendre le noeud des contacts de plus en plus fort.

Jadis peu de monde pensait et pensait pour les autres. Il arrivait même que le roi pensât pour tous. Depuis le suffrage universel on pouvait craindre que les électeurs demandassent à l'élu de penser pour eux. Mais puisque le mouton choisit son chien de garde, le mouton décide et le mouton pense.

Stendhal disait : "Je ne suis pas mouton, donc je ne suis rien." C'était déjà reconnaitre les prérogatives du troupeau. Que dire de ces prérogatives lorsque chaque mouton pense et cesse de penser en bloc ? Bref, lorsque le troupeau s'individualise.

Nous sommes une race d'individualistes. Les dramaturges le savent. Rien de plus difficile, en France, que d'obtenir l'hypnose collective, indispensable au spectacle, un spectacle ayant pour but de désindividualiser les individus jusqu'à ce qu'ils ne forment plus qu'une seule personne enfantine et perméable.

Même lorsque, en France,   un spectacle désindividualise les membres d'une assistance, il est rare que chacun de ces membres ne cherche pas à ramener l'histoire dont il éprouve l'hypnose à ses propres intrigues ou ne se ressaisisse pas, éveillé de son hypnose, à la sortie, lorsqu'il retrouve sa personnalité avec son pardessus.  A-t-il ri ? a t-il pleuré ? il en ressent la honte au réveil et piétine ce dont il subissait la poigne.

Bref, dans notre pays, chacun pense, chacun s'exprime, chacun dispute et, même, politiquement parlant, dans le sein d'un parti, il n'est pas rare que des nuances ne fassent de partisans, des antagonistes, et que le dogme n'engendre des hérésies.

En ce qui concerne la culture, rien de plus grave que cette rage d'individualisme. Non seulement la médiocrité pense, mais la bêtise. On lui offre tribunes et estrades. Elle y monte de pied ferme, se dénude et consterne par les hauts- parleurs de la radio.

Sans aller si loin, les véhicules de culture jouent exactement le rôle inverse de celui qu'on en pouvait attendre. Et, de même que l'absurde programme d'études ne fait appel qu'à la mémoire des enfants, les bourre de dates et de chiffres oubliés le lendemain, de même le robinet de la radio verse à la queue leu leu des opinions et des musiques qui aggravent l'étrange et terrible confusion des cervelles.

Trop de livres sous lesquels ceux qu'il faudrait lire disparaissent et meurent étouffés. Trop de chansonnettes prises pour des poèmes. Trop de chanteuses prises pour des tragédiennes. Trop de tragédiennes  qui "chantent". Trop de balivernes distribuées sans contrôle. On imagine facilement jusqu'où descendrait une école à qui obéirait le maître.

C'est ce qui se passe avec les grands organismes de propagande intellectuelle, comme on dit. Ces organismes consultent la clientèle et la servent selon ses goûts. C'est descendre une pente à pic.C'est la méthode du "plaire" qui a toujours été à l’encontre du savoir, de la Règle d'Or, de l'admirable univers secret régi par les nombres.

Tu veux de la boue ? je t'en donne. Roule-toi dedans et tant pis pour quelques fous qui s'en écartent.

Au reste, plus l'art coûte cher (dans le domaine cinématographique par exemple) plus ceux qui déboursent craignent pour leur bourse et cherchent le secret de plaire à tous. On devine qu'il n'est pas beau.

La carence actuelle de l'esprit vient de ce qu'on a découvert que l'esprit se pouvait vendre. Il en résulte que l'esprit devient chose concrète et l'argent chose abstraite, passant, fantôme, d'une poche à l'autre, sans que l'artiste en puisse jamais voir la couleur.

Voilà mon pessimisme. 

Et voici mon optimisme :
C'est toujours d'une révolte instinctive contre la vulgarité que se forme une aristocratie.
C'est toujours par révolte instinctive contre le pluriel que le singulier triomphe à la longue.
 
Peu à peu il naîtra chez les jeunes un dégoût de cette hâte, de cette autodestruction, de cette bousculade pour gagner la course.
Alors se reformeront les cénacles et les petites revues, la paille des crèches sur laquelle toutes les grandes oeuvres sont nées.

Les idées, disait Nietzsche, qui changent la face du monde, viennent sur des pattes de colombes.

JEAN COCTEAU, de l'Académie française.