30. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (46)

Dans ce métro où tout peut arriver je m'étais assis, sur une aile,  sans le voir. Je levai soudain les yeux, il était droit en face de moi, deux mètres à peine. Il atterrissait de la vieille ville de New Delhi. Il était inutile de faire le voyage, de montrer à des amis envieux les clichés du Fort rouge, de l'immense mosquée, du temple blanc Bahaï de la paix, en forme de lotus. L'Inde était là, en plein Paris. Cet homme commençait à vieillir, je le devinais à quelques poils blancs de la barbe qui lui cachait le visage, pourtant émanait de lui de la vigueur et un sentiment d'équilibre et d'aisance, dans son infortune. Celle-ci se trahissait à ses minces vêtements de toile, tachés et troués. Un fin pantalon beige, ouvert aux genoux, des espadrilles bleu pâle, le col largement ouvert, une peau brune, noire de poils à hauteur de poitrine, il était dépourvu de tout accessoire inutile, à part un petit sac en plastique qui peut-être contenait son menu du soir. Il donnait l'impression de revenir d'un travail sale et pénible que des compatriotes lui garantissaient quelque part, mais je ne le devinais pas installé depuis longtemps dans la grande ville étrangère ; il était d'autant plus surprenant et admirable qu'il parût à l'aise, content de son sort. Il se tenait droit, il ne parlait pas, il était évident qu'il n'avait aucune envie de parler, en quelque langue que ce fût. Son haut front me persuadait de son intelligence ; n'étaient la minceur de ses vêtements et leur malpropreté, je l'aurais pris pour un intellectuel indien en voyage, de bonne caste, sinon de haute caste. La distinction des castes ne tient pas à la profession, et il existe des cuisiniers Brahman, ils font la cuisine pour d'autres Brahman ; car les vibrations néfastes passent dans nos mets, notre nourriture et les contaminent, si l'on n'y prend garde.  En tous cas cet homme n'était pas ordinaire, j'en était à présent certain. Il n'en résidait pas plus de deux ou trois à Paris, je n'avais qu'une chance sur un million, à peu près, de le croiser sur mon chemin habituel, sur la ligne verte, la ligne six. Tout peut arriver dans le métro des grandes villes, il faut s'attendre à tout. Cet homme méditait, c'était visible, son esprit n'était pas là, il vagabondait ; je méditais aussi. Nous aurions pu nous accorder parfaitement. Ce qui l'empêchait, c'était la différence marquée de nos vêtements, car comme presque tous les Japonais à Tokyo, revenu à Paris pourtant, j'éprouvais beaucoup de mal à me séparer d'un costume, d'un uniforme, bien que celui-ci soit d'un prix extrêmement modique ;  ce que personne ne devinait, ce pour quoi on ne cessait, dans ce monde-ci, de me demander de l'argent, trois fois par jour au moins, tandis qu'au Japon, on ne me l'avait demandé que trois fois en dix-neuf ans.

Une jeune étudiante, debout, de l'autre côté, nous observait d'un oeil perspicace. Le contraste entre lui et moi devait la faire beaucoup réfléchir, il aurait été très intéressant de la prier de nous donner son avis. Cependant il n'en était aucunement question car je me trouvais embarqué dans une étoile beaucoup plus proche de cet Indien que d'elle, réalité évidente qui, sans doute, ne lui aurait pas fait plaisir. Si différentes que fussent mon apparence, ma peau, ma face, ma méditation, nous voguions dans des étoiles voisines. Ce qui le gênait un peu, je crois, c'était mon regard effaré, un peu trop insistant.  Ce qui me gênait beaucoup, c'était le sentiment de culpabilité et d'impuissance qui s'emparait de moi, malgré tous mes efforts pour le surmonter. Il m'était difficile de ne pas diriger un peu trop mon regard dans sa direction, il était juste en face de moi, et en des années et des années, je n'avais jamais croisé quelqu'un de cette sorte, il est très rare de croiser quelqu'un de cette sorte en Occident. J'avais bien vu un jour, sur les quais ténébreux du métro Opéra, un Chinois qui me paraissait un cuisinier, simplement vêtu, d'où émanait une paix indescriptible ; et un Japonais si lumineux et si égaré que j'avais immédiatement pensé au Christ, un Christ japonais, mais je suis beaucoup plus familiers de ces cultures que de celle de l'Inde. Dans le cas d'hier au soir, je vivais une expérience tout à fait exceptionnelle. Car dans sa situation, il aurait pu gémir, s'agiter, manifester les signes de la vulgarité, de la grossièreté, de la démence, accuser ses voisins de son sort, me fixer d'un regard mauvais, envieux, révolté ou méprisant. Ce qui me stupéfiait et me ravissait, c'est qu'il ne faisait rien de tout cela, ce que l'on fait d'habitude dans cette situation, ce que j'avais vu faire maintes fois, ou avais subi maintes fois : les rancoeurs, les acrimonies, les insultes, les sentiments noirs qui tachent à jamais, qui ternissent, souillent et affaiblissent à jamais l'insulté et l'insulteur. Ses vêtements étaient sales et troués mais son âme était belle, et même sublime, je dirai même que c'était un être sublime, dont l'image ne peut plus me quitter et que j'emporte avec moi à jamais. Une divinité, une image, une forme de la divinité. Et d'ailleurs, pour qui sait voir, et cesser de se plaindre, de maugréer, d'insulter la réalité, combien d'êtres véhiculés dans ce métro inhumain, ne sont-ils pas patients, endurants, tolérants,  attentionnés ; je le sais et le vois d'autant plus que toute mon expérience, mon étude, ma passion du voyage me fait distinguer les bulles, les corps incompatibles, les liens espace-temps qui se heurtent, se frôlent et provoquent, comme par le choc de silex, des jets incontrôlés d'étincelles. En dépit de tout, pour qui sait regarder, accepter et comprendre, se glisser dans la personne profonde de l'inconnu, chante le choral, la Cantate  : "Ce que Dieu fait, est bien fait".

Quand Alain Daniélou, l'indologue, le musicien, le danseur, après vingt ans de voyage, expliquait à son retour en Europe que le système des castes  n'est pas du tout ce que l'on croit, c'est parce qu'il avait saisi, contre toute attente, ce que le cardinal Jean Daniélou, son frère, ou le Père Huang, ou tous les philosophes profonds ont compris, à leur manière, sur leur chemin pénible et boueux : au fond, au bout du compte, ce que Dieu fait, finalement, tout compte fait, après tout, est bien fait.

Au fond, au bout du chaos, la logique ; au fond, au bout de la logique, le chaos.  Le chaos, c'est-à-dire le vide. Pas grand-chose. Ce pas grand-chose est un Dieu immense. Bien plus grand hélas que celui qui est communément nommé, et prêché. (à suivre)