28. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (45)

Pouvoir du démuni, pouvoir du désarmé, pouvoir du silence. Prodigieux pouvoirs. Les deux premiers, exploités, corrompus, faussés, falsifiés par le politique ; le troisième, si fracassant qu'il demeure seulement à la portée de quelques âmes pures. C'est l'histoire médiévale du cor qui ne résonne qu'embouché par des lèvres pures. Combien je me vois environné d'instruments désaccordés depuis mon retour : le déclin de la musique, de l'harmonie symbolise la pente néfaste du déclin du monde ; le peu visible, le caché, l'incorporel, telle est la pente féconde de ce monde. C'est l'eau de source, l'eau vive que répand  le Dao, ou qui, selon Leonardo, épouse le monde et ses obstacles ; l'eau de feu, l'eau de vie de l'Evangile éternel. Elle coule, ruisselle, s'infiltre, se répand, tenace, persistante, patiente, quand tout s'énerve et tempête à notre entour. Forte dans sa douceur, tendre dans sa poigne ferme, elle est féminine et orientale. C'est la petite voie de la petite Thérèse ; la petitesse qui seule est puissante, qui seule est grande. La voie largement ouverte n'est pas celle de la grandeur.  La voie étroite ne paie pas de mine, n'a l'air de rien. "Small is beautiful" : slogan commun de l'archipel.  "Ce qui est petit est magnifique."

Je me rappelle cette impression maternelle, dès mon arrivée, au Japon, cette impression d'être chez moi, comme enfin revenu à la maison, buvant du lait, un lait qui était en réalité un alcool fort ; cette impression de puissance explosive, contenue, maintenue entre des parois,  enfermée dans les limites d'une petite boîte. Puissance de la réserve. Que la petitesse soit grande est la réponse salvatrice qui  fait s'évanouir nos interrogations et nos angoisses. S'abandonner, s'annuler : ce qui n'est ni renoncer, ni encore moins se résigner. Oserai-je énoncer cette énormité, pour certains, cette monstruosité : il n'existe ni pouvoir économique, ni pouvoir politique ; il n'existe que le pouvoir véritable d"interrompre le désir de tout pouvoir, de trancher toute ambition. Etre sobre et se maîtriser, se discipliner, se domestiquer résout toutes les crises alimentaires et financières. Les abondances de la terre prennent le chemin de la boîte à ordures ; c'est pourquoi il est possible de voir tant de malheureux fouiller les poubelles des riches, elles renferment des trésors. Chacun de nous est riche des trésors de la Nature. A commencer par le temps qui nous est généreusement accordé : chaque seconde qui passe. Quand l'homme ne fait rien, elles sont  longues, ces secondes ; pour l'oisif, elles sont insupportables ; de même que le silence est si fort qu'il est insupportable. L'inaction, le non-agir sont insupportables. C'est pour cela, pour cette principale raison que les chrétiens ont été livrés aux bêtes, dans les arènes. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ; les illusions sont préférables à la vérité. Les chrétiens niaient la force matérielle, par là le pouvoir des César. Il fallait montrer, démontrer aux yeux de tous, au regard des peuples de l'Empire que la faiblesse des apôtres était vaincue par la force, à la merci d'une nature cruelle. Ainsi veut-on, de nos jours, ridiculiser, humilier, ou détruire ceux qui osent nier, plus exactement diminuer le pouvoir des sciences.  Celui-ci, le remarque-on assez, est en train de s'affaiblir : le pouvoir médical, le pouvoir de l'enseignement commun, le pouvoir dogmatique, et même le pouvoir de la propagande ; tous branlent et ploient, s'affaiblissent. Les lions, c'est sans doute vrai, ont épargné sainte Blandine. Sur-nature plus forte que Nature, les lions ont pleuré. Ne dit-on pas que les tigres, au siècle passé, ont respecté le moine Guang Qin, au seuil de sa grotte. Les bêtes sauvages épargnent les justes. Guang Qin (廣欽, 1892–1986) est un moine qui a subi l'humiliation rare, pour la culture chinoise, de demeurer quasi illettré ; jusqu'à sa fin, il ne connaissait qu'un très petit nombre de sinogrammes. Sa devise consistait à affirmer qu'il fallait supporter toutes les humiliations. Les pauvres, les démunis, les désarmés sont très forts pour vaincre  les humiliations ;  les Japonais, les Chinois, les Coréens, les orientaux sont également très forts pour les supporter ; de même, les femmes sont très fortes aussi pour les surmonter. L''élément "eau" de la Nature. C'est l'élément féminin et liquide de la nature humaine qui est infiniment fort pour surmonter toutes les humiliations. Si celles-ci étaient entièrement supportées et dépassées, le monde deviendrait spirituel en un éclair ; tout serait résolu en un instant ; inutile d'ajouter que ce n'est pas prêt d'arriver, ni demain ni après-demain. C'est ce qu'il nous faut comprendre et admettre avant tout : cette contradiction inévitable entre ce qui est véridique et ce qui ne peut en aucun cas arriver, ce scandale normal.

En relisant Proust, hier soir, je redécouvre cet autre scandale, celui-ci intérieur et fondamental : c'est "entre soi et chaque personne le mur d'une langue étrangère", le mur d'étrangeté qui nous sépare de tous, de tout autre, même de notre frère aimé, même de notre concitoyen, de notre voisin. Proust se moque gentiment de la noblesse de Guermantes qui l'accueille dans ses salons, sans l'y accepter véritablement, en marquant la différence. L'étranger, c'est la divinité, c'est l'esprit d'union dans la différence.

Ce qui s"appelle Dieu n'est que l'étrangeté qu'il nous faut accepter et connaître. Entrer, pénétrer profondément dans l'étrangeté, telle est la fin de l'errance. (à suivre).