25. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (44)

Il me faut confesser ma superstition concernant le chiffre quatre, chiffre de la mort en Chine et au Japon, au seuil de ce quarante-quatrième article. 四 et 死 sont des homophones dans les deux langues : "si" en chinois (quoique à des tons différents), "shi" en japonais. Prise du bon côté, la superstition est une façon de faire attention aux circonstances qui nous environnent. Le fait est que, depuis toujours, j'ai vécu en étroite association ou familiarité avec la mort. Pour qui lira toute mon oeuvre, mes huit romans, mes journaux intimes, mes courtes nouvelles, il est probable que cette présence obsédante s'imposera dans son évidence. Au long des siècles, au Moyen Age, ou dans la première moitié du siècle dernier, pour ceux qui, nés avec la première guerre, se sont trouvés, vingt ans plus tard, à trente ans, engagés, plongés dans la seconde, il allait de soi que tout était suspendu à un fil. L'affaiblissement de l'esprit religieux, le délirant optimisme scientifique, puis la technologie triomphante, c'est-à-dire cette idée magique qu'il suffit de faire l'effort prodigieux de pousser un bouton pour obtenir de grands pouvoirs, un grand prestige, accessibles à quiconque, fût-ce à un enfant -- firent, semble-t-il, reculer la mort, les frontières de la mort, du moins dans les territoires bénis de l'Occident. Les guerres étaient faites ailleurs. Toute une génération est ainsi passée en-dehors des tempêtes. Le typhons, les séismes étaient le lot des autres. Ce qu'un enfant japonais saisit, éprouve, ressent de naissance, un vieillard occidental le conçoit à peine, très tard, et encore ... Si souvent, j'ai été le témoin de cette ignorance profonde, fruit d'une santé florissante, d'un privilège incroyable, d'une farce de plus de la géographie et de l'histoire des cultures.  Sans même parler du christianisme, l'esprit antique, la philosophie gréco-romaine furent un temps laissés à l'écart. Les sciences humaines, le positivisme inondant les sciences de l'homme, projetant partout sa lumière, ne laissant rien en-dehors de ses clartés, inauguraient une ère entièrement nouvelle, unique dans le devenir radieux de l'humanité.  Pendant ce temps, l'Asie s'américanisait, certes s'occidentalisait, mais en préservant son classicisme profond, ce classicisme étant inscrit dans la Nature, dans une terre qui bouge, qui tremble, et où le feu volcanique n'est jamais loin de la surface du sol.  C'est ainsi que le Japon est sans doute le pays d'Asie à la fois le plus occidentalisé, en apparence, et le moins occidentalisé, en réalité, pour qui le connaît en profondeur, par une longue présence et familiarité sur le terrain, non seulement par les livres, les films, les articles de presse et les dit-on.

En un mot, l'Asie est très conservatrice. Même après avoir réformé, révolutionné,  ce fut vu, et dit même ici, il faut nécessairement, un beau matin,  s'asseoir, se calmer, conserver, préserver, tenir. Pour employer une formule frappante, le paradis terrestre ne sera jamais construit ici-bas, quelles que soient les bonnes raisons, et les bonnes intentions, qui nous le font désirer. L'Asie n'a jamais véritablement cru que ce fut possible, ni en Chine, ni au Vietnam, ni au Cambodge, et ce n'est pas davantage une croyance de la Corée du Nord, pas plus que ce n'était une croyance de la Russie soviétique. Au reste, ce stade était repoussé, fantasmé  dans les mirages d'un communisme lointain ; il y avait fort à faire, tant à faire, avant d'y parvenir. En revanche, l'une de mes thèses et de mes convictions profondes est que l'Asie possède une grande expérience dans l'édification des paradis spirituels. S'il est un paradis terrestre, c'est celui-là. Cette sorte de paradis-là peut fort bien être taxé d'hallucination, d'auto-suggestion, de fabulation, de fantasme, d'entreprise de mystification, il est possible d'y voir une sorte d'opium du peuple perfectionné, mais pour ma part, ces critiques me laissent froid. En particulier pour cette raison : j'en ai éprouvé les vertus, j'en ai subi les secousses dans ma chair, dans mes os, dans la moelle de mon être, moi qui, au départ, fut et reste encore si épris des livres, des vocables, moi  si livresque, si abstrait. Or pas seulement : né dans une ville de métallurgie, vouée à la métallurgie, jour et nuit, sans repos, les bruits de marteaux-pilons, de casse-fonte me surprenaient et m'inquiétaient ; il n'était pas question de dormir tranquille, de dormir sur ses lauriers.  Ce sentiment d'urgence, de vivre dans l'urgence et, en somme, comme sur le pied de guerre,  je l'ai retrouvé au Japon, et même dans le Japon prospère, et dans le bouddhisme, qui explique  presque plus clairement que le christianisme ce qu'est le royaume des cieux, la vie éternelle ;   puis, de pays en pays, au fil du hasard de mes errances, dans l'Asie toute entière, et même quasi partout, sauf ici. J'étais né avec la mort, avec le néant de la non-naissance,  né comme le samouraï, un pied ici et un pied égaré dans l'au-delà, un pied sur terre, un pied dans les cieux. Situation aussi, dit Cocteau, du véritable poète  : c'est pourquoi il boite. C'est la vertu du bancal, du refus ou de l'impossibilité de l'aplomb. C'est l'inaptitude à l'aplomb, le pouvoir de l'asymétrie, de la relativité générale, du mouvement intégral ; et du pouvoir paradoxal de l'imperfection, des limites de la perfection. Je me souvient à l'instant de ce Japonais, le fils du médecin Inoue de L'île enchantée, qui me faisait remarquer les défauts et les faiblesses que constituait, à ses yeux, l'abus de la symétrie dans l'architecture de l'Opéra, lors de notre visite du palais Garnier. 

J'étais alors sceptique, je n'avais encore vécu au Japon que deux années. J'étais à la veille d'y repartir, à Nagasaki, là où, ainsi que me le serinait un ami français surpris, je ne connaissais personne, pas une âme. Mais les âmes fraternelles, charitables, les âmes en peine qui errent, m'attendaient ardemment, me commandaient d'y aller ; elles étaient impatientes de m'accueillir, de me guider, et même de me protéger.  Il me fallait, bon gré mal gré, vaille que vaille, me transformer en Ulysse, passer par les périls d'Ulysse, revêtir ses attributs,  affronter mon Odyssée personnelle : appliquer chaque nuit mes boules de cire, assister à la métamorphose des hommes en pourceaux. C'est ainsi que pendant des années, qui me croira ? mais peu me chaut, j'ai vécu avec la peur, l'angoisse, mais également dans l'épreuve fortifiante, au sein de l'agoraphobie, la crainte, l'épouvante à chaque seconde, de mourir, m'évanouir et tomber dans l'agonie. (à suivre).