23. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (43)

La lettre "S" est comme un serpent qui se redresse. Symbole d'énergie, de puissance venimeuse. Mais tout est affaire de conversion. Par la maîtrise du mal, par la force indirecte du venin, la civilisation est née. C'est ce que Goethe entendait par le passage par la mithridatisation, et Pascal, en un sens encore plus vaste, noté par Cioran, par le "bon usage" des maladies.  Les mots qui débutent par S sont tous de première grandeur, de première valeur. Le père de la Theyssonnière m'a surpris et émerveillé en soulignant d'un trait le trio des trois S qui signe chaque apparition, à Lourdes : Salutation - Silence - Sourire.  Alors est immédiatement venue à mon esprit l'idée que, sans grotte, sans Marie, sans voyante et sans vision, ce trio véritablement mystique fonctionne couramment au Japon. Ce mysticisme est banal, ancré dans l'habitude des traditions, en certaines terres, hélas non chrétiennes.

Sagesse, Sainteté, Sublime, tel est le point culminant des trois S. Le serpent est une bête hideuse, qui rampe sur le sol, sur le ventre, sans pieds ni pattes, sans membres, lisse et sans poil ; ou à écailles, peau froide mais douce, polie et séduisante, ainsi l'ai-je éprouvé dans un pays tropical où un montreur de rue m'a fait caresser un python en me l'installant, sans demander mon avis, autour du cou. Je dois avouer que j'ai un faible pour les serpents. Combien de nuits n'ai-je pas, au Japon, rêvé que je les chevauchais, comme des dragons, ou les lianes hautes et longues d'une forêt vierge, me conférant un don de lévitation. Ces rêves ont cessé par une chute brutale dans un pays non idéalisant. Sur cette planète existent encore des pays "idéalisants" et des pays qui ne s'y prêtent pas, qui ne le sont pas, ou qui ne le sont plus ; ou qui ne le sont guère.  Il est certain que quand les cathédrales se sont élevées, quand chaque village a tenu à posséder son clocher, son église, un immense mouvement d'idéalisation a soufflé, ici, parmi les hommes. Est-il possible pour l'humanité de continuer à vivre sans force idéalisante, sans souffle de  spiritualisation ? -- telle est l'une des interrogations de ce temps. Car enfin, c'est la science qui prend et occupe cette place vide ; ou plus exactement ses effets techniques, comme une sorte de magie noire : un signe de la main, bientôt un simple clin d'oeil, une commande verbale, bientôt une commande psychique,  nous dotent et nous doteront de grands pouvoirs. C'est ici le triste moment de pousser un profond soupir, et de s'exclamer : pauvre humanité ! avec  Romain Rolland, qui, par une nuit d'orage, à Morschach, en août 1901, s'écrie : "Il n'y a pas d'ennemis, il n'y a pas de méchants il n'y a que des misérables ..." En cette première année du siècle, il a divorcé, ou va divorcer, et pour se consoler, il rédige son Jean-Christophe,  fresque où, en somme, faute de l'avoir été, il s'imagine musicien, où il se rêve compositeur, faute d'avoir pu l'être ;  il se glisse, avec la liberté fantastique des littérateurs, grâce à la puissance mirifique de mensonge des lettres,  sous la peau d'un grand génie : Beethoven, ce nouveau Christ, un Christ d'ailleurs paysan, populaire,  Beethoven, cet inconnu encore et toujours, cet aristocrate du peuple.  Dans ce coin de Suisse allemande qui porte un nom de mort,  Morschach,  il dédie son livre, et lui-même, à tout ce qui est mortel, à cette terre environnée de vide, qui "roule au sein de la mort et qui mourra bientôt."

Souvent je me demande ce que ces grands esprits du passé, diraient et feraient, s'ils nous voyaient ; et il est vrai, d'une certaine façon, qu'ils nous voient, qu'ils nous observent.  Rien de ce qui a existé ne peut disparaître. Une dimension prodigieuse et inconnue du temps, un temps aboli, plié et replié, démultiplié, nous rassemble tous.

Ce qui a été seulement perdu, sans doute, c'est la méthode pour convertir le mal en bien, passer, muter du S serpentiforme au S de la sainteté, de la sagesse et du sublime.  Cette méthode est connue. Sur ce pauvre globe, il existe des pays, des cultures plus chastes que d'autres, comme l'Allemagne -- ce que Tacite déjà notait --  ou le Japon. Chastes, châtiés, constructeurs de castels, de forteresses, de donjons ; édificateurs du for intérieur.  Certes, même cette chasteté peut affreusement se dévoyer, l'histoire du siècle passé le démontre assez. La pauvre humanité ne cesse de tordre la barre, tour à tour, en sens inverse, pour tenter de l'échauffer ; et de s'échauffer elle-même. Nous sommes maintenant proches d'avoir atteint ce stade divin où Goethe et Beethoven seront dénoncés comme des tyrans, des imposteurs, et où tout garçon ou patron de café, sans effort, sans raffinement et sans finesse, sera enfin -- sans leur faire spécialement injure --, un vrai génie, en son genre. Que chacun possède, à titre potentiel, le pouvoir de l'ascension suprême, c'est l'honneur de la véritable démocratie, parvenue à son apogée. Hélas, la distance entre le droit et le fait est nourrie du travail, de l'effort, de la constance dans l'effort, de l'éducation et de l'école -- schola : les barreaux sans fin, ardus à grimper, d'une longue échelle. Il est venu un temps, en Occident, où sauter, d'un coup, au haut de l'échelle est apparu facile, presque normal ; peut-être est-ce un effet naturel du bouton des machines. C'est ce que Cocteau repère,  dès le milieu des années cinquante, comme une sorte d'esprit Picasso généralisé. L'esprit Picasso s'est emparé du monde, mais sans son génie, du monde occidental s'entend, en priorité ; mais presque du monde entier.

Il ne nous reste qu'un espoir : respirer, c'est espérer, c'est inspirer. L'espérance en une même racine. Une racine qui vient d'en haut, qui vient du ciel.  (à suivre)