21. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (42)

Quand je lus -- c'était à Tokyo -- le roman de Manzoni I promessi sposi,  Les fïancés ou Les promis, une image se grava à jamais en ma mémoire. Un jeune paysan se rend en ville, à la foire, où il a l'intention de vendre deux ou trois volatiles qui sont suspendus à sa ceinture, la tête en bas ; c'est une image à la fois burlesque, poétique et philosophique. Ces volailles souffrent et pour se désennuyer, se soulager, elles se becquettent l'une l'autre. Ainsi faire le mal est, pour qui subit le mal, une sorte de solution pour atténuer son mal et simplement passer le temps. C'est encore un exemple de la fausseté de l'égalitarisme mathématico-logique -- idéologie extrémiste -- ce fléau  : "Je souffre, tout le monde doit donc souffrir, augmentons la quantité du mal sur cette terre !" Tant à l'échelle individuelle qu'à celle des nations, des Etats, des peuples, et tout autant à celle des relations de famille, ou de profession à profession, cette méthode élémentaire est à l'oeuvre. Depuis toujours les sages ont réfléchi à l'origine du mal. Ils ont conseillé de s'occuper avant tout de ses propres affaires, non de celles du voisin. Il n'est pas une frontière où, par le passé, des conflits, des guerres n'aient éclaté :  entre la Mexique et leur voisin du Nord, car les Mexicains ne se consolent pas d'avoir perdu le Texas et d'autres terres ; de même, l'Italie peut regretter Nice ; la France, le Palatinat ou Liège ?  La liste est longue et tragi-comique. A présent, l'espace est moins un obstacle, et aux conflits entre pays voisins s'ajoutent ceux entre pays éloignés. Il est possible de reprocher beaucoup de choses à la Chine, l'Inde, le Japon, la Corée, l'Indonésie mais ces puissances n'ont jamais envahi l'Europe ni le continent américain.

Une terrible loi hante l'Histoire, c'est celle qui s'exprime par les actes de rétribution : la loi de rétribution, terme bouddhiste. Une mauvaise action jette une semence sans fin dans un fleuve immense, sans oubli ; une bonne action  également, d'une autre façon. Rien n'est anodin ; chacune de nos respirations, chacun de nos sourires ou soupirs, compte.  Fait plus retors et plus pervers, inexplicable en apparence, une bonne action en engendre parfois une mauvaise ; une mauvaise, une bonne. C'est d'ailleurs un thème principal du grand roman de Manzoni, et, je crois bien, de Guerre et Paix aussi, que la contrariété où nous sommes plongés, un mouvement de torsion, une dialectique certes, mais subtile et dramatiquement absurde. Les amants de Manzoni se joignent pour se perdre, ils se rapprochent pour s'éloigner, ils se poursuivent, ils se rejoignent tard. Tolstoï, non sans empathie, démontre l'absence de liberté de ce génie : Napoléon, qui part s'enferrer, s'enneiger, enterrer son armée, on ne sait pourquoi, à Moscou. Le conquérant est tôt ou tard conquis. La Pologne a tendance à oublier qu'elle a envahi la Russie avant de subir le même sort ; et les Gaulois ont rarement la mémoire de leur présence devant Rome, si la chronologie ne nous trompe pas, en l'an 399 avant notre ère. Quoiqu'ils en soit, ces engrenages de l'Histoire ne sont jamais "dépassés", à une époque où tout et quiconque l'est rapidement, puisque, nous serine-t-on , le temps s'accélère. Grâce à Dieu, des repères existent quand même ; il nous revient de les trouver, de les faire voir, de les défendre. La folie n'est pas encore générale bien que ce stade s'approche à grands pas. Manzoni et Tolstoî, pour ne citer qu'eux,  ne sont  pas dépassés ; ils sont indépassables. Ce sont des esprits sains, toniques, positifs. Cette vitalité indéracinable est le fruit d'une conquête , la meilleure, la seule qui ne soit pas injuste, celle de soi-même ; la guerre avec soi-même, la paix en soi-même, qui rayonnera autour de soi.  J'ai découvert à Tokyo, dans une traduction japonaise, un cliché de Tolstoï à l'âge de quarante ans, moins connu et plus inattendu que les photographies du vieillard  à la barbe fournie : elle représente un homme si fort et si brutal qu'il ressemble à un brigand, et, avec ses favoris, à un séducteur ; on craindrait  de le rencontrer au coin d'un bois. Dans les guerres du Caucase, n'a-t-il pas tué et violé ? Ainsi que Romain Rolland l'écrit dans la biographie qu'il lui a consacré : il avait tous les vices. En passant, c'est du reste la caractéristique du génie, car ce dernier se venge ; encore un phénomène d'équilibre, de rétribution.  Romain Rolland le dit tout autant de Claudel, et de Dante ; modeste, lui-même ne revendique aucun génie, c'est un saint caché : tout un livre est à écrire pour révéler ce qu'il pouvait faire, et ne pas faire, en compagnie de ses deux femmes, Clotilde puis Macha. 

Le bouddhisme exige de fixer le mal bien en face avant de le repousser. Certes "tous les hommes sont frères", mais il faut longuement lutter pour le découvrir sans oeillères, et lutter plus encore pour le faire advenir ici-bas ; non l"énoncer banalement comme une tautologie rassurante.  Le Christ est en croix, au beau milieu, entre deux brigands de grand chemin, entre le bon larron et le mauvais larron.

Pour qui sait voir, tout est clair. Nous sommes perdus, égarés dans une forêt obscure, mais la clairvoyance, la perspicacité, la raison jointe à l'intuition, un instinct supérieur nous sauve ; une seconde, ou triple vue peut nous secourir ; peut même sauver, à ce stade, en dépit du pessimisme général, l'humanité entière. Un pessimisme écrasant, obsédant doit être combattu, en dépit de tout. Dans les Veda, l'horreur est surmontée par l'homme vrai, quand bien même tous les mondes s'écroulent autour de lui ; plus grave, quand bien même, à Dieu ne plaise, il serait appelé à détruire, dit avec audace un texte, tous les mondes. L'horreur n'est pas nouvelle ; le Salut l'est encore moins. Le Salut, fait oublié ou mal perçu, c'est finalement l'harmonie du corps, de tous les systèmes qui nous tissent, nous composent : respiration, circulation, assimilation, reproduction et excrétion ; ce dernier, le système excréteur, est aussi vital que le premier, mais l'obsession de certains pays, de certaines cultures pour lui, serait à psychanalyser. Le fléau contemporain, c'est finalement cette insistance délétère sur les deux derniers systèmes ci-dessus cités ; encore un livre à écrire pour tenter de l'expliquer. Loués soient ceux qui comprennent sans s'user les yeux sur cent livres. Car, répétons-le, un voyage vaut cent livres. Nous sommes embarqués dans un prodigieux voyage. Nous nous passons volontiers de la devise du brillant club de la Méditerranée : Sex, sea, sun. Notre programme est tout autre. (à suivre).