18. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (41)

Evoluant comme à l'accoutumée, dans Paris, ce matin, tel un fantôme, il m'est apparu clairement que cette société est faible, livrée, parce qu'ignorante et inconsciente des clefs d'une dimension supérieure, celles que possèdent des cultures plus fines, plus anciennes, plus aristocratiques dans l'âme, et de plus pieuses et disciplinées. Une petite minorité partage mon point de vue, mais elle se fait à peine entendre et voir.

La thèse que je défends ici et que j'avais émise dès mon arrivée à Nagasaki, provoquant l'attention de mon éminente amie du moment, Yuhara Kanoko, grande lettrée japonaise, c'est que les artistes d'Occident, Nerval, Lamartine, Flaubert, Hugo, tant d'autres peintres, musiciens,  philosophes, sans oublier les aristocrates, toutes les personnes éclairées, hyper-sensibles et intelligentes, perspicaces, si ce n'est géniales, ont courtisé et loué l'Orient, comme une terre enchantée et plus douée que la leur.  Dans leur entreprise de civilisation, les druides se sont arrêtés à mi-chemin, pour quelque raison inconnue. Leur enseignement  était oral, aucun texte ne nous a été légué,  mais la formation de leurs prêtres durait vingt ans ; il est probable que la moelle, l'amande, la fine fleur de leur message n'étaient pas si différentes de celles du shintoïsme -- pensée pratique, bâtie sur le geste, sans livre fondateur -- ou du soufisme -- organisation sans organisation, tel une sorte de parti télépathique, église sans église, confrérie invisible, appuyés sur l'amour, la sensation supérieure et  l'expérience fine.

Ce qui est éminent demeure caché, mystérieux et comme invisible. La communication de l'émotion profonde obéit à des lois éternelles. A titre d'exemple, l'écrivain, ou le musicien digne de ces noms n'a qu'un but et qu'une récompense : c'est de transmettre et comme transvaser son âme, faire passer son esprit dans un oeil fraternel, apaiser ses tourments en les fixant, en les analysant et les offrant à l'humanité ; il lui fait don de son oeuvre vive et saignante.  Il sait bien que l'argent, ou la gloire sont des scories  à dédaigner, si jamais il en bénéficie ; ce ne sont que des béquilles qui ne le consoleront, ne l'aideront  en rien.  On dit que Vigny écrivait pour huit cent lecteurs, Byron pour deux mille ; et Montherlant avouait corriger treize fautes dans son ouvrage, à destination de quarante-trois amis attentifs et attentionnés. Ces derniers sont très rares et très  précieux.  Le message que nous laissent, offrent, lèguent Bach ou Beethoven, et tant autres, est si complexe, si caché, si immense que les interprètes n'en sont pas encore venus à bout ; c'est d 'ailleurs pourquoi les musiciens d'Asie, dans ce style qui, au départ, n'est pas du tout le leur, tiennent à apporter leur contribution, car ils s'aperçoivent qu'un grand chemin inexploré s'ouvre devant eux, devant nous ; dans le cas contraire,  toute interprétation achevée, ils n'oseraient s'en mêler et y mettre le doigt. A la rigueur, l'achèvement ne pourrait intervenir qu'à la fin de l'Histoire, tous efforts conjugués ; qu'entendaient Bach ou Beethoven en composant, dans leur for intérieur  ?  recherche, objet d'une interrogation constante, sa fin ; Brahms avoue que l'interprétation idéale est celle qu'il écoute sans instrument, par sa seule oreille intérieure ; de même que les anciens chinois ont émis l'idée forte que "la grande musique est silencieuse". Dans les lettres, la philosophie, la poésie, règne la polyphonie du sens, la phrase qui, comme une fugue, parle simultanément à trois, quatre, cinq voix, tel un conciliabule d'oiseaux ; l'herméneutique est l'équivalent de l'interprétation musicale : le grand texte est inépuisable. personne ne peut atteindre, ni même approcher  le fond du puits.

Or, le déplorer n'y change rien : passer au-delà des cinq sens, de la positivité élémentaire, est un effort inaccessible à la plupart ; ce n'est pas du mépris que de l'affirmer, c'est un fait. Au Japon, j'ai souvent  ressenti que je me trouvais en présence d'une sorte de démocratie aristocratique, ou d'une aristocratie démocratique : cette culture est exceptionnelle,  stupéfiante. Loin d'en éprouver du dépit, ou de l'envie, la sagesse s'impose d'abord de remédier à ses propres carences, au lieu d'accuser, de tempêter, pire encore de vouloir détruire. La haine de la beauté, la haine de la supériorité, le désir de mort projeté sur autrui, tels sont les fruits de la médiocrité du coeur et de l'âme ; c'est la vilenie en lutte contre la noblesse. Le Moyen Age, malgré toutes ses noirceurs et ses obscurités, conservait un sens de ce qui est vil, en comparaison de la hauteur, et des échelons sur l'échelle sacrée, de l'exécrable au sublime.  Les hautes réalisations proviennent d'un travail désintéressé, poursuivi sans relâche, d"une discipline et d'une attention aiguës.  De ces vertus, la religion véritable fut longtemps garante. Un long succès, une longue domination ont affaibli et corrompu les esprits : l'Occident est à présent désarmé et à la merci de tous les hasards, comme jamais dans son histoire.  En panique, faute de pouvoir se raccrocher à la Bible, certains redécouvrent Homère, comme s'il n'avait jamais été lu ; n'avait pas été là, tout près, sur les étagères, à lire. D'autres maudissent Hugo, Proust, comme si le délire de l'imagination, et la maîtrise de ce délire, n'avaient pas été l'expérience constante des âmes d'élite, depuis toujours, dans toutes les cultures ; c'est ce que Goethe nommait le bon usage des poisons, ou Pascal le bon usage des maladies, mais il y a beau temps que les universités américaines, et même occidentales, ont décrété inutiles ou oiseuses l'étude de Goethe ou de Pascal, puisque le salut nous viendra de ce que l'on appelle "les sciences" -- sciences divines exclues.  D'autres encore  s'érigent en petits juges, en petits censeurs et honnissent tous les intellectuels ; ce sont ceux qui aiment les procès, au sens où la passion du Christ suit son procès -- petits Judas, ils dénoncent sans vergogne "les complices". Hélas, il est très difficile, y compris pour les bons historiens,  de l'expliquer, en ce monde même le mal contribue au bien : si le président Mao est toujours en Chine placé sur un piédestal, c'est que, bon gré mal gré, et en vertu de l'ancienne dialectique des Chinois, il est à l'origine, qu'on s'en félicite ou non,  du stupéfiant développement de la Chine nouvelle, un demi-siècle après sa mort ; de même que Staline, ou Napoléon ne disparaîtront jamais de l'Histoire. Le dire n'est pas donner licence de massacrer, de tyranniser.

C'est simplement regarder l'Histoire des hommes en face, fixer sans ciller les caractéristiques de la loi de César, condition pour distinguer enfin ce qui relève d'une loi supérieure, celle du Christ, du Bouddha, ou des mystérieux émirs du soufisme, émirs qui, comme les chrétiens véritables,  dans l'ombre, sont animés par le pur amour,  au-delà des détestations et des vendetta ; tous ceux qui, sincèrement, douloureusement et à leurs risques et périls, désirent faire régner, en dépit de tout, sur cette terrible terre, le règne de l'amour, le règne des cieux. (à suivre).