16. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (40)

Au chagrin de certains, au plaisir d'autres, je suis contraint de devenir de plus en plus personnel dans mes propos, sur cet écran. Le Japon est inscrit dans mon corps, il y a pénétré ; et la dimension extrême-orientale tout entière. Voyager ne m'est même plus nécessaire pour me sentir à l'étranger, à la fois ici et là. Je ne suis pas seul, car tous les exilés à vie, les voyageurs perpétuels, les mouvants, les mutants, les transmigrants  se reconnaîtront en moi. Et nous sommes de plus en plus nombreux, suspendus, flottant dans l'air du temps. C'est un destin, pour nous et pour la terre. Il s'agit d"en prendre conscience et d'en induire toutes les conséquences philosophiques et religieuses. Déjà Hugo, qui n'était pas allé plus loin que le Rhin et les îles anglo-normandes, avait audacieusement proféré,  en latin : "L'exil, mais c'est la vie". Et en effet, la vie même est exil ; tout comme la mort l'est ; et sans doute la survie, ainsi que la pré-vie. Nous nous voyons pris dans un vaste mouvement immobile. Quel en est le sens suprême, telle est la question.

Contre toute attente, je n'ai jamais étudié, au Japon, les arts martiaux, ni aucun art traditionnel.  A peine arrivé, je me sentais chez moi, à dire vrai plus qu'en Chine -- une Chine alors farouchement communiste, où les étrangers étaient tenus quelque peu à l'écart. Avant même de parler le japonais, en profond silence, un silence ému, chaleureux, bienveillant, j'étais accepté, reconnu comme l'un des leurs par les habitants de cet archipel, de ces mille îles, îlots, récifs ; non seulement par maints amis et amies, mais aussi par le trio des professeurs Morita, Umehara et Sagara, personnages considérables qui n'accordaient pas leur attention au tout-venant ; je les évoque dans mon sixième roman, L'île enchantée ; deux ont déjà disparu, Umehara Takeshi, né en 1925, est encore de ce monde.  A demi japonais par nature, de naissance, je n'avais nul besoin d'étudier, comme tant d'occidentaux attentifs et scrupuleux, la cérémonie du thé, l'art des fleurs, ou le tir à l'arc. Je me souviens qu'une étudiante française, d'ailleurs modeste et de bonne volonté, était venue à Tokyo étudier les cerfs-volants ; c'est l'un des premiers mots japonais non ordinaires que j'aie, par ce hasard,  appris et retenu.

Quant à moi, mon souci principal était de disposer d'un piano. A la surprise générale, j'en ai loué un, dès mon arrivée à Minami-asagaya, Suginami-ku, en ayant été privé pendant six longs mois à Osaka ; je l'explique dans le préambule à mes carnets sur la musique, La voie du piano : le nomade se déplace son violon sous le bras, le pianiste est sédentaire ; j'ai eu la douleur, dans une chambre solitaire, par une matinée de désolation, de promener mes doigts tout engourdis, pour les réchauffer et les délier, au dos d'une valise. L"esprit de Mozart, Beethoven, ou Chopin -- Polonais déporté à Paris, mort à Paris,  en un carrefour  où il croise Liszt, autre exilé devenu son ami, son rival, prodigieuse époque pour les arts, la pensée, l'universalité  --, par excellence la musique classique me rattachait à mes origines et sauvait mon équilibre. Non-violent par caractère et par principe, je répugne aux mouvements saccadés du karate, cette brusque alternance d'immobilité et d'extrême célérité. Et cependant tout se passe comme si j'avais pratiqué cet art, car le continuum temps-espace de l'Asie est le mien, d'une façon profonde et comme innée. Ce phénomène, ce croisement, ce destin, à Paris, chaque matin m'émerveille ; me heurtant à maints écueils, je me vois poussé, ou entraîné vers une série de réflexions fécondes. C'est en effet dans un entre-deux,  un milieu irréel d'apparence que j'évolue, me déplace, existe, vis, de gré ou de force. Or en  croisant  les étrangers, par chance nombreux, issus de la même culture que la mienne, me voici rassuré, conforté, justifié : cet irréel n'est pas un imaginaire, nous sommes, en vérité, des centaines de millions ainsi.  A ma gauche l'Occident, dans sa version extrême ; à ma droite l'Orient, pas celui qui est tout proche, tout près, moyen, familier, pas l'Orient de la Bible, un Orient infiniment éloigné. Il en résulte le soulagement que j'éprouve à fréquenter les restaurants indiens, seul lieu de refuge avec des amis inaptes à me comprendre ; ou le réconfort de savoir simplement que la Russie, que l'Europe de l'Est, Dieu soit loué, sont des réalités qui, sur cette terre, existent. Dieu soit loué, je ne suis pas seul,  je suis très loin d'être seul. Un monde existe, extrêmement fin, extrêmement sophistiqué, obsédé par le détail, oeil ou oeuf à la fois du diable et de Dieu. Le cadre du tableau est élargi ; les repères agrandis entre action et contemplation, mobilité et repos. La lenteur, de même que la célérité sont accrues, tirées à la limite. Autrement dit la vitesse, fruit de la composition du temps et de l'espace, expression de leur union, nous met en main l'une des clefs qui ouvrent la porte d'une autre dimension. La vitesse et ses modulations sert de portail vers un imaginaire réel. L'Orient, l'Asie entrouvrent les portes et les fenêtres de la magie réelle. C'est pourquoi ils fascinent, depuis toujours, les artistes, les penseurs, les songeurs ; et tout simplement les personnes sensibles.  ( à suivre).