14. sept., 2017

L'ignorance de l'étranger (39)

L'un des effets persistants de mon séjour de dix-neuf ans au Japon (et la Chine où j'ai vécu environ deux ans, vue de Paris, vue de loin, est fort semblable) reste la dévalorisation presque absolue du langage. L'oralité avant tout, mais aussi l'écrit : la concision, la condensation sont pour moi de rigueur ; je ne me vois plus entreprendre la rédaction d'un gros livre.  Le pouvoir de mutisme ou de laconisme des Japonais est prodigieux. Après la victoire d'un lutteur de sumo, combien de fois n'étais-je pas surpris et amusé par les efforts désespérés du journaliste de service  pour tenter d'arracher deux mots à un compatriote. Celui-ci s'exerçait, comme par facétie, à ne pas desserrer les dents. Certes je ne mésestime plus le rôle du discours, de l'explication pour aplanir les difficultés. Il m'est apparu, à la longue, que l'Asie manque un peu de rhétorique, et même de sophistique. En tant que médiation, y compris la colère peut être utile,  pour éviter pire : la rupture, la rixe. Mieux vaut parler que frapper ; donner des mots, que des coups. J"en suis arrivé à  formuler cavalièrement ma solution sur ce sujet de la manière suivante : au point d'équilibre entre la constipation et la diarrhée se situe la santé.

Cependant cette question ne me laisse pas en repos et je ne cesse de me livrer à des expériences, inévitables pour qui vit en pays latin après avoir vécu longtemps dans un pays où "ne pas desserrer les dents" ne signifie ni impolitesse ni maladie.  Sans aller jusqu'à cet entraînement extrême des fakirs ou des sorciers consistant à ne pas parler pendant douze ans pour accumuler des forces psychiques ; puis soudain prononcer un seul mot, émettre enfin le mot de l''énigme, fournir une clef qui bouleverse totalement le monde, le fait est que la sobriété verbale équivaut à un atout et un pouvoir. Elle suppose une grande maîtrise de soi, une domestication des forces intérieures. Dans le cerveau, la zone qui commande la parole jouxte celle de l'action musculaire, d'où s'ensuit peut-être la difficulté de les dissocier complètement. Pourtant,  y compris sous nos climats tempérés, le marin, l'homme d'armes, le montagnard, confronté au péril, face au danger, est avare de mots ; le paysan l'est aussi, qui est lié par son métier aux grands mystères naturels : la terre, les eaux, les vents, le soleil ; la sève, les sucs de la croissance. L'ensemencement, la moisson ; la fécondation et la mort du grain. 

Il fut un temps où l'école religieuse apprenait à se maîtriser, c'est-à-dire écouter, regarder, observer, penser, en silence, calmement, les bras croisés. Que de telles  traditions puissent subsister éminemment sur la planète dans des cultures demeurées classiques, est semble-t-il incompris. Qu'il me suffise d'en fournir aujourd'hui un unique exemple : j'apprends qu'un entraîneur de golf, devant le succès des jeunes femmes coréennes dans sa discipline, les traite, avec admiration, respect et un peu d'envie,  de "stakhanovistes"; je pourrais d'ailleurs étendre ce qualificatif à la remarquable école de musique classique de ce pays. Il s'agit évidemment ici de la Corée du sud, mais en fait, une immense zone culturelle manifeste ce caractère. Travailler intensément, se méfier de la jactance, des vanteries, et en général de la langue -- appendice de la gourmandise, jouet des apparences, instrument quasi diabolique de superficialité, le christianisme  ancien l'enseignait, comme toutes les grandes traditions. En effet, les plaisirs excessifs de la parole, de la table et du lit sont solidaires ; s'engendrent mutuellement, se nourrissent l'un l'autre. Telle était l'ancienne sagesse et les sages de jadis ne peuvent être écartés d'un revers de main et traités de barbons ; au reste, il doit se trouver quelque part chez Montaigne une pensée semblable. Il est ennuyeux, et dangereux, et significatif que ces valeurs d'éducation soient oubliées dans certaines parties du monde et toujours prônées et vues comme des fondements  dans d'autres. 

Plus philosophiquement,  la crise de l'esprit, la crise dans la civilisation appelle, d'urgence, toute une série de rééquilibrages. Au plus profond, il s'agit de la parole de Dieu. Dieu est étrangement, obstinément silencieux. Son silence assourdissant est le mode de sa Présence.  Il n'est pas là en étant là ; en apparence il n'a rien à dire, rien à nous dire Seulement ce silence, cette musique tragique est un cri, un sanglot, une lamentation. Largo, lento e mesto.  Il n'est pas bon, il n'est pas sain de trop parler de Dieu, de bavarder à son sujet. Je n'ai jamais aimé, je n'aime pas le nommer, et même l'invoquer. Autrefois, le Nom suprême tabou, prohibé, hors d'atteinte, il était interdit de l'appeler, de lui parler, à voix haute du moins.

Les deux premiers versets du mince livre (cinq mille mots) de Laozi, sur lesquels tout un gros livre peut être écrit, expriment la même chose d'une autre manière, la manière chinoise : ce qui se dit, ce qui s'énonce  n'est pas constant ; ce qui marche travaille, fonctionne, ce qui est pour nous le chemin, n'est pas le chemin de toujours, la marche éternelle, la voie et la voix stables.

Le logos a sa place dans les affaires complexes des hommes, toutefois il existe un Ur-logos, un logos originel, lieu de toutes les syntaxes, de toutes les grammaires.Traduite géo-politiquement, cette idée est précieuse : la Grèce, l'Europe ont leur place, mais le monde est vaste.  Avant Socrate, avant la dialectique, le pesant cheminement sur deux pieds,  les sages d'Ionie, ou Empédocle d'Agrigente en Sicile, savaient nouer et dénouer l'Amour et la Haine, les deux éléments primordiaux ; concilier et réconcilier toute la terre. (à suivre).