11. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (38)

Il existe des êtres qui évoluent comme cachés, glissés dans une autre dimension, et en vérité je suis l'un d'eux. Ce qui reste incompris toutefois, c'est l'universalité ou la généralité de cette situation, dès que sont quittés les rares pays tempérés, qui, par une grâce qui est en réalité une défaveur, une malédiction, ou une simple malchance, se voient épargné le fléau des séismes et des typhons. Autrement dit, ces domaines cachés et secrets ne sont pas réservés à l'occultisme, ou à une bizarre anormalité. En fait l'anormalité est la règle et c'est la fictive normalité qui relève de l'exceptionnel. L'état d'esprit religieux le plus élevé, tant chrétien que bouddhiste, exprime cette vérité en reconnaissant que l'ordinaire est extraordinaire et l'extraordinaire, ordinaire.

Dimanche matin, de bonne heure, une timide personnalité attire mon regard sur le banc d'un quai presque désert et plongé dans la demi-obscurité glauque des gares parisiennes. Je sens, en une fraction de seconde, que cette jeune femme d'Asie est rassurée par mon furtif passage, tout comme je suis conforté par cette rencontre. Non je ne rêve pas, la dimension extrême-orientale existe, on ne peut plus réelle, présente au coeur de Paris. A l'autre bout de la journée, au crépuscule, à Saint-Germain-en-Laye, je croise une autre jeune personne d'Asie, nous avons à peine le temps de nous entrevoir, je file en direction de la gare, mais mon intuition ne peut me tromper : elle est esseulée, triste, et surtout décontenancée, le dimanche a été décevant, elle n'est pas arrivée en Europe depuis très longtemps, et un mystérieux quelque chose lui manque déjà, une incapacité à entrer en relations étroites avec ce monde, il va lui falloir rebâtir tous ses repères, tâche  écrasante, redoutable ; il est possible qu'elle reparte avant d'y parvenir, en tous cas elle court des risques,  elle a besoin d'aide, une aide qu'elle trouvera seulement parmi ceux qui sont dans la même position qu'elle, et c'est ainsi que les regroupements, les communautés, voire les ghettos, inéluctablement, se forment.  Il me faudrait, à titre personnel, toute une structure dont je ne dispose pas, une organisation privée ou publique d'entraide ethno-psychologique, si je désirais être utile, dans le secteur linguistique et culturel qui est le mien, qui m'est quelque peu  - avec grande modestie -- familier ; être secourable à ceux qui migrent et émigrent. Je suis moi-même un migrant, un émigrant. Tout être humain est, en vérité, un migrant, un passager, un être de voyage, de passage sur cette terre. Comprendre pourquoi il en est ainsi, pourquoi nous sommes là, aux prises avec toutes sortes de pénibles obligations et devoirs, plus de cauchemar que de rêve, dépasse la plupart des forces humaines. De là est né le divin, l'idée du secours divin, la prise de conscience, orgueilleuse et même ridicule si l'on y réfléchit bien, que nous avons été créés par une puissance supérieure et parfaite,  à son image. Cependant le sens ultime de notre passage et de notre départ, de notre bref séjour ici-bas une fois saisi, voici que jaillit une source inimaginable de force et de joie, c'est vraiment "gagner le ciel" dès maintenant, sans attendre, à l'instant même. La marche au calvaire, la marche au supplice, ce titre d'un mouvement de la Symphonie fantastique de Berlioz qui me bouleversait, étant enfant, est une invraisemblable  béatitude, connue des martyrs, puisque que nous sommes logiquement, scientifiquement des êtres finis, des êtres pour-la-mort, qu'il ne peut en être autrement, que c'est très bien ainsi ; et que c'est en regardant ce fait en face, en le fixant fermement et non en le fuyant qu'il nous est possible, d'une certaine manière, de vaincre la mort, de la faire mourir en nous et pour nous, de faire triompher, de magnifier la condition humaine, la faisant accéder au plan divin, nous hissant au-dessus de nous-mêmes.

En dépit de tout pessimisme, les choses  progressent, les choses avancent, l'humanité dans son ensemble avance. Le travail des caméras est finalement utile, sous la forme  : "Tiens , l'ouragan est  tout-puissant ..." -- pour un monde qui, intoxiqué par ses machines, sa technologie, se croyait à l'abri des secousses de la grande Nature. L'Asie n'a jamais oublié la grande Nature "Da ziran" 大自然, elle n'en a eu ni le temps historique ni les forces antérieures ; ses progrès technologiques pourraient la faire accéder enfin, sur le tard, à cette illusion, mais il est presque certain qu'elle évitera ces pièges.  (à suivre)