9. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (37)

Bien que la politique internationale soit un à-côté de mon propos principal (et la politique nationale plus encore), je désire faire part aux esprits sérieux, ni aveugles ni myopes  et peu enclins à simplement répéter ce qui est dit partout, de l'hypothèse de travail que voici -- une très haute probabilité : les événements du nord de la Corée  ne sont que le prélude d'un processus général qui verra le retrait des forces américaines dans la péninsule, puis au Japon, si ce n'est dans toute cette région du Pacifique. Il est possible que ce processus prenne un quart de siècle pour s'achever,  ou qu'il s'accélère brusquement, mais il est enclenché. En effet ce n''est pas seulement les moyens financiers qui font défaut, mais la motivation idéologique, ou philosophique profonde. Au moment de la guerre du Vietnam, la lutte contre le communisme en tenait lieu. elle n'a pu prévenir la défaite. Vues avec le recul des siècles, les péripéties changent de couleur. Une conviction véritablement pacifique des puissances nucléaires leur dicterait de commencer d'abord par supprimer, aux yeux de tous, face aux caméras, la moitié ou les trois-quarts de leur équipement qui suffit, dit-on, à détruire, ou empoisonner durablement plusieurs fois la planète. Ainsi les petits pays qui cherchent à les imiter seraient privés d'une part importante de leur mobilisation et de leurs soutiens. La paix générale deviendrait un objectif visible, enviable pour la planète entière.  A l'heure qu'il est, les dirigeants de la Chine, de la Corée, du Japon et de la Russie, ne cessent de se réunir et de se concerter pour tenter de résoudre la crise au mieux de leurs intérêts. Déjà la Chine et l'Inde, proches d'un autre conflit à leurs frontières mal définies du Cachemire et de la région du Doklam, ont saisi cette occasion pour se réconcilier.  Quant à ceux qui croient que le Japon se trouve placé définitivement aux côtés de l'Occident, ils exhibent leur ignorance. Il suffira de dire que ce pays est à la fois le plus occidentalisé, en surface, et le moins occidentalisé, en profondeur, de toute l'Asie. Le Japon est en réalité aussi reculé, vis- à- vis de la culture ou "civilisation" moderne,  que le Tibet, le Bhoutan, ou la Mongolie. Sa trahison, qui n'en sera en vérité même pas une, interviendra au moment jugé opportun, selon les leçons de Talleyrand ; elle ne surprendra que les naïfs, ou pour mieux dire les niais. Le pathétisme du nouveau président américain, qui fait à la lettre ce qu'il peut, n'échappe pas  à l'esprit subtil et à l'intelligence aiguë de tous les dirigeants de l'Asie, ou de l'Est, Russie comprise. Il y a très longtemps qu'a été remarquée, d'une manière générale, l'insigne faiblesse de la diplomatie américaine en Orient. Ce qui est curieux et inattendu est qu'elle suive ce même chemin à l'ère des big data, des ordinateurs et de la transparence reine. Au demeurant, je ne sais s'il a été noté que les relations entre la Russie et les Etats-Unis, parties d'un bon  pied en l'an 2000 (*) , se sont détériorées à peu près au moment où Snowden a été accueilli chaleureusement à Moscou.

Pour le poète indépendant, pour le philosophe, pour l'artiste, et pour le religieux profond,, pour l"ermite, qui tous sont, simultanément, des aristocrates en leur genre, et des anarchistes par tradition, par habitude, des anarchistes polis, respectueux, et même timides, fortement intériorisés, en un mot civilisés, ce qui précède n'est guère nouveau dans l'histoire de l'humanité, et ne mérite pas une attention et une inquiétude démesurées. Il est bien plus intéressant d'observer, d'étudier le ton particulier, la tonalité musicale de Descartes dans sa recherche obstinée des vérités. Un ton à la fois carré et souple, ferme et détaché ; non exempt d'une pointe de plaisanterie fine, un humour délicat, et d'une sorte de fatalisme désabusé. La tonalité du hasard heureux  dans cette gigantesque  partie de cartes qu'est la vie. Un au-delà de tout et une liberté en survol qui me rappellent, qui l'eût cru ? -- le ton de mon cher maître et professeur, François Huang, le père oratorien François-Xavier Huang, Huang Jia-cheng  黄家成 (1911-1990). Serein, quoique fragile ; fort dans sa fragilité.

Tant il est vrai que tous les esprits libres et sincères, qui ont beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup sacrifié, beaucoup donné, beaucoup réfléchi, se ressemblent tous, au-delà des frontières, des barrières, des classifications. Tous s'efforcent à leur manière, pour reprendre l'expression ambiguë de Descartes qui vaut son pesant d'or, de "gagner le ciel". ( à suivre)

 

Note (*) :  Vladimir Fédorovski et Michel Gurfinkiel : Le retour de la Russie, Ed. Odile Jacob, nov. 2001