7. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (36)

L'art difficile et délicat des nuances est perdu ; jamais la catégorisation et l'étiquetage des personnes et de leurs comportements n'a été aussi fort et aussi acharné. Nuance évoque nuage, nuée, nues. Les nues. Le ciel déplaît à une civilisation attachée à la terre, à tout ce qui se touche, se palpe et se voit. Nietzsche se serait exclamé : "Malheur à moi, je suis nuances !". Je ne sais, nul ne sait probablement ce qu'il entendait par cette déploration, peut-être un appel à un dépassement du précis et de l'imprécis, défi auquel les cultures extrêmes-orientales sont aptes et expertes.  Cocteau relate qu'il est taxé de communiste pour s'être rendu aux funérailles d'Eluard. Tout se passe comme si l'injonction que nous épelions autrefois dans Le petit livre rouge : "Tout est politique ..." se voyait reconnue et acceptée maintenant, comme une règle générale, indispensable au sain fonctionnement de toute société. D'ailleurs, "qui n'est pas pour moi est contre moi", cette exigence sévère du choix, cette mise en demeure est une citation de l'Evangile, contredite par d'autres, car fort heureusement, le Christ est un personnage ambigu, fondamentalement oriental, et donc ardu à comprendre pour les esprits qui ne désirent que clarté et précision.

Est-il possible enfin de n'être ni démocrate au sens vulgaire, ni anti-démocrate ; ni nationaliste, ni internationaliste au sens ordinaire de ce terme ; ni libéral, ni étatique -- domaine d'ombre, délicieux entre-deux que les économistes sont contraints d'explorer après avoir longtemps chanté  la liberté absolue et sans partage des entreprises et des échanges -- ; ni naturellement hostile à la liberté d'expression, ni épris, ou admirateur forcené de la diarrhée verbale ;  ni tyrannique ou autocratique, ni pourtant opposé à la concentration du pouvoir dans des mains fortes,  puisqu'un orchestre symphonique a face à lui, encore de nos jours, un chef, en anglais un conducteur, un dirigeant unique, non un triumvirat, ou un comité exécutif ? C'est de cette impossibilité de ne pas choisir que voudrait nous convaincre "le filet d'eau tiède ou sale" -- Cocteau dixit en 1953 --  diffusé en permanence et avec obstination par les ondes, et autres sources. 

Pour ma part, je ne suis à l'aise que dans le "ni, ni", articulation syntaxique très ancienne, caractéristique des Veda, sous la forme sanskrite " neti ... neti", couramment reprise par les cultures sino-japonaises et par beaucoup d'autres, mais mal considérée sous nos climats. C'est ainsi que je ne suis ni véritablement bouddhiste ni vraiment chrétien, me croyant cependant fidèle, par cela même, à l'esprit profond du christianisme et du bouddhisme. Ou bien encore, philosémite, je réclame le droit d'être captivé à la fois par la culture juive et par la culture musulmane, en particulier le versant ésotérique,  soufi de celle-ci. Au fond c'est l'état d'esprit de Montaigne dont nous nous sommes éloignés, un esprit libre et primesautier qui n'est pas enfermé par la nécessité du choix entre les principes catholiques et protestants -- choix fratricide.  Le père Huang, lui encore, me disait ne pas priser le principe du "tiers exclu" et lui préférer, de beaucoup, "le tiers résonnant", autrement dit la troisième note qui résonne dans un accord, en harmonie classique, la "tierce", nommée très justement "médiante", le "mi" dans l'accord de trois notes, la triade : do-mi-sol. Logique complexe, mathématique supérieure,  qui inclut au lieu d'exclure, sans être effrayé par l'aléatoire, par le hasard, par ce que les anciens appelaient "la fortune", mot curieusement et significativement complètement détourné aujourd'hui de son sens originel. La forteresse de la fortune ; la forteresse, la force du hasard. J'ai redécouvert ce mot au cours d'une lecture très lente, très attentive du Discours de la méthode que je mène et poursuis depuis quelques jours. Une intuition, venue à mon esprit au Japon, est que Descartes n'est pas cartésien, et que d'ailleurs les Japonais sont aisément beaucoup plus cartésiens que les habitants du pays qui a vu naître cet étrange philosophe. Le Discours de la méthode est moins intéressant par ses règles, qui figurent dans tous les manuels, répétées distraitement par les collégiens, que par les circonstances de la vie du régulateur : roman, auto-biographie -- une oeuvre existentielle.  L'homme esseulé qui énonce ces règles reste pour nous un inconnu. Un pauvre homme qui, dès l'âge de vingt ans, dès le plus jeune âge, enfance sur laquelle nous connaissons si peu de choses, fraîchement émoulu des écoles, se demande à quoi il peut croire ; à quoi il peut accorder sa confiance ; à qui, enfin, il peut faire confiance.  C'est d'une manière inattendue, comme chez la petite Thérèse, L'histoire d'une âme, infiniment émouvante et désarmée. Descartes demeure un enfant, un incompris, et presque un handicapé. Pour les choses de la vie ordinaire, de la vie sociale ordinaire, que chacun accomplit sans effort, sans doute se voit-il, comme le disait Simone Weil, "bien au-dessous de la moyenne". C''est  le cas de Nietzsche et de tous les philosophes enfouis dans leur philosophie, des artistes enfouis dans leur art,  personnages qui ne mûrissent jamais, qui n'ont aucune envie de mûrir, qui cultivent leur immaturité, le jardin de leur immaturité. Droit à l'immaturité qui est japonais, asiatique en ceci que l'Asie est le continent des enfants, ou plus exactement des adolescents. Silencieux, ténébreux, indéchiffrables. Insaisissables et impénétrables. (à suivre).