4. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (35)

Tout ce que j'exprime ici est fondé sur mon expérience. J'ai beaucoup lu mais j'ai aussi beaucoup vécu et ressenti. Mes nombreux amis et amies de toute origine sont associés à tout ce que j'ai écrit depuis l'enfance, journaux intimes et romans. La liste en est longue, je n'ai oublié personne, il me plaît de citer simplement deux noms : Chen Xing-yin et Wang You-guang 王有光. La première, taïwanaise pure, non chinoise, tôt engagée dans des activités pour l'indépendance de son île natale ; le second, originaire du continent, fils d'un général de la province du Shandong, calligraphe et précocement enlevé de ce monde à Paris où, sans doute, l'exil lui pesait et a raccourci sa vie -- c'est l'une des nombreuses victimes anonymes de l'exil, You-guang : "Celui qui possède  la lumière".  Un jour j'écrivis son nom en omettant les deux points de l'idéogramme "guang " 光 : il me fit remarquer que j'avais oublié de dessiner ses yeux. En leur compagnie, j'ai fait mes premières armes en langue chinoise et préparé, sans le savoir, mon exil personnel. Chen Xing-yin rédigeait un mémoire sur la tradition du sage-roi chez Liang Qi-chao. Wang You-guang et moi l'aidions et l'assistions autant que possible ; par je ne sais quel grand hasard,  nos rencontres avaient lieu parfois  dans la maison de Michel Serres. Bien que taïwanaise et indépendantiste, Chen Xing-yin, je m'en souviens parfaitement, c'est elle que j'ai rencontrée la première, elle a été ma première amante d'Asie, cherchait obstinément à me démontrer la supériorité absolue de la culture chinoise. J'étais moi-même déjà fort chinois et fort oriental de caractère, en ceci que j'entrais avec naïveté dans ses raisons, désireux de me pénétrer jusqu'à la moelle et jusqu'au coeur de ce que j'ignorais, de tout ce qui, en apparence, n'était pas dans ma nature. J'étais une éponge, non un rocher. 

Je suis malheureusement obligé de laisser pour le moment ces souvenirs, dont les traces sont éparses dans mes écrits, notamment dans Le canal de l'exil, second de mes romans écrit à Tokyo, pour revenir à mon sujet principal et aux priorités de l'heure. Les idées affluent, je ne suis pas à court d'inspiration. C'est ainsi qu'il est sans doute utile de dire que des cultures modestes et discrètes sont beaucoup plus puissantes et avancées que le commentateur, et même le spécialiste moyen ne le croient ; de telle sorte que la Chine, le Japon, les deux Corée (qui évidemment n'en font qu'une), l'Inde et d'autres pays, privés de moyens de communication tonitruants, et d'ailleurs ne désirant pas particulièrement les employer, préférant cacher leur jeu, sont infiniment plus forts qu'il est cru communément. Et de la même façon, en sens inverse, les pays et les cultures qui, commettant le crime d'hubris, et aveuglés par leur ego et leur longue domination, clament à cor et à cri leurs hauts faits et leurs hautes réalisations, sont beaucoup plus faibles qu'il n'est en général pensé. Je fais cette remarque par un pur souci de vérité et d'objectivité. Mon but suprême est la conciliation générale, la concorde, la paix, la bonne entente. Et d'ailleurs, les considérations politiques sont pour moi vaines et oiseuses, au plus profond.

Il est cependant et hélas impossible de les écarter complètement de nos préoccupations et de nos inquiétudes quotidiennes. La lecture de tout journal, soit dit en passant, se déroule comme suit, pour schématiser sur un mode assez  plaisant et synthétiser un sujet infiniment  grave : en première page, le cliché d'une victime, de préférence un cadavre, attire l'attention du chaland.  Cette victime n'a pas consenti à être la cible des regards distraits, ou blasés par l'habitude du passant des grandes villes, on ne lui a pas demandé son avis ; ce faux honneur ou faux hommage, est, si l'on y songe un instant, une injure de plus, une violence de plus. Mais voici qu'en page seconde, une très belle femme, nue ou peu habillée,  quelque scandale à la mode, nous font oublier notre tristesse, notre mélancolie. Après la mort, la génération, les feux d'éros ; après le malheur, le bonheur. Quelle puissante philosophie, quelle élévation d'esprit ! Or, en page trois, déjà nous voici  revenus au sens des réalités et au terre à terre, au train-train quotidien, nous apprenons quel est le prix d'une resplendissante voiture, ou d'une immense propriété, tandis qu'en page quatre, une page intitulée fièrement "culture", il est question, au mieux, de la rentrée littéraire ou des festivals de musique de l'été, au pire de l'innommable. 

Face à ce panorama, l'adolescent intelligent et ultra-sensible, comme le pressentait déjà Baudelaire, ou Delacroix, est interloqué et affecté au plus intime de lui-même, qu'il se l'avoue ou non. On le traîne de désir en désir, en fait et bel et bien on se moque de lui, sous le prétexte de lui présenter la vie, la saine réalité, sous une lumière crue, vraie, transparente, sans concession, et même avec une certaine générosité, voire une grandeur d'âme, la grandeur d'âme du démocrate moderne, du chevalier contemporain des droits, du redresseur de tort, du juge suprême, omniscient, au-dessus de tout soupçon. Les meilleurs parmi les enfants, les adolescents, devant ce spectacle qui n'aura pas de fin,  pris entre l'excitation, la crainte et l'indignation, sont amenés soit au cynisme, soit au bord du suicide, et en tous cas à de grands troubles, pour peu qu'une forte logique et un coeur pur et ardent ne les aient pas encore, depuis fort longtemps, abandonnés. Je sais qu'il ne peut en être autrement, et qu'il en a toujours été ainsi, mais ces contradictions du spectacle du monde ne font que croître. Et tous d'entrer ensuite en fureur et de se scandaliser des conséquences, sans cependant battre sa coulpe. (à suivre)