1. sept., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (34)

Jamais la confusion n'a été si grande dans les esprits comme dans les faits ; la masse des informations écrase. Ce n'est pas en accroissant celles-ci que le salut peut venir, ni en recourant aux schémas simples et aux croyances de base. Exaspérés et incapables de soutenir le vertige du moment, les hommes se rallient aux solutions claires qui leur sont offertes, c'est le péril des périodes de chaos. La clarté est en soi un danger. Finalement c'est le philosophe qui se porte le mieux. L'ennui est que la foule, le  grand nombre des consciences ne deviennent jamais philosophes. Le philosophe est voué à la solitude. Dans Les caves de l'existence, mon tout premier roman écrit au Japon, mal composé, mais fort du sentiment d'urgence qui caractérise les premiers écrits, j'évoquais déjà le temple de la philosophie d'Ermenonville. Je me demande par quel hasard, ma mère et moi, lui avions rendu visite. Un dieu devait y avoir conduit nos pas ; peu auparavant, j'avais fait l'emplette de la chouette de Minerve sur un marché de Londres.  Réalité et fiction ont toujours été mêlées chez moi. Il est possible que dans mon enfance et mon adolescence, j'aie tenu à les marier de force, par un désir d'accomplissement, et en somme de gloire, ou de puissance, mais même de cet effort artificiel, je ne suis pas sûr. Natacha au lycée m'avait dit, prédit : "Tu es un être de fiction". Je le suis demeuré contre vents et marées, c'est ce qui est peu commun. Natacha est le nom que j'avais prêté à Christiane Voye, après une lecture de Guerre et Paix.  Je n'ai pas inventé ce nom : "Voye", c'est un nom de voyante.

Il est un point, difficile à saisir, où la philosophie est asymptotique à la religion. A certains moments de l'histoire de l'Islam, la philosophie et les philosophes incarnent l'erreur, l'ennemi ; et à certains moments de l'histoire du christianisme, il en fut de même. Le bouddhisme en revanche est avant tout une philosophie, comme me l'avait déclaré solennellement, à Tokyo, Umehara Takeshi. Cette déclaration m'avait à la fois surpris et ravi. Je l'avais, à mon tour, surpris et ravi en notant qu'il existait un bouddhisme "eka-yana" : une seule voie, un seul véhicule, ni grand ni petit. Et récemment en lisant, relisant attentivement le récit de la  rencontre entre le Christ et Nicodème, dans l'Evangile de Jean, je crois y discerner, sous-jacent, un signe, une marque de philosophie profonde, cachée en sous-main. "Pouvons renaître ? "demande Nicodème.  "Sommes-vous jamais né ?"  semble répondre le Christ.  Chez ce dernier, tinte un écho de l'Inde ; verdit, fleurit ici un rameau de Ramana maharishi. Ne désirer ni vraiment vivre ni vraiment mourir, s'installer dans l'éternité est un autre point d'asymptote, délicat, ardu à tenir, du bouddhisme;  

Toutes ces considérations, je le sais, n'ont, selon toute apparence, aucune importance pour le public, pour la plupart des gens. Distinguer le principal du secondaire est un art perdu. Mettre sa vie comme cartes sur table demande un certain courage, improbable et peu commun. Il est plus commode et plus courant de se baigner, comme Baudelaire disait, se plonger, se perdre dans la boue, si ce n'est pire, d'un journal quotidien ; il est significatif que même Le Monde ait cédé à la pente des images. En cette rentrée -- "rentrée", mot comique, supercherie comique, mot insensé -- les inquiétudes sont ailleurs. Ceci me rappelle l'exclamation de Léautaud à l'adresse de ceux qui lui montraient leurs nourrissons, après la guerre, en demandant l'aumône : "Vous n'aviez qu'à ne pas les faire".  Or un homme sans pain, ou avec peu de pain, qui jeûne, peut vivre d'espoir, d'espérance, grâce à un mot, un mot unique vivre de philosophie. Ou de poésie. Ou du Christ. Ou du premier Bouddha (car il y eut une longue liste de Bouddha, comme de Messie). Vivre grâce à une idée unique de beauté, de véracité. C'est l'attitude flamenco, la posture flamenco que  Cocteau découvre en Espagne durant son voyage de l'été 1953. On est flamenco de naissance, ou non. Paris n'est pas flamenco, ne sera jamais flamenco. Le Japon, la Chine aussi, étonnamment, sont flamenco. Il est de mode de nos jours de dénoncer les "postures". Le flamenco est tout simplement un avatar lointain, un prolongement tenace de la force stoïque, ou spartiate. Une posture positive, la bonne posture. La posture définitive. Un yoga, c'est-à-dire un lien avec la terre, le ciel, et l'infini. C'est l'art et le don de concilier la pauvreté avec la royauté. Le mendiant est un prince et le prince, un mendiant. C'est le  collier provocateur,  un bijou provocant, la perle sur des loques, un brin d'or spirituel dans des hardes. C'est le grand secret de la grâce. Gratia plena : le plein de grâces. Maria le possédait, ce secret, il est de haute antiquité ;  l'humanité contemporaine le cultive peu, l'honore peu, et moins encore sous nos climats.  Le voyage immobile, intérieur, définitif. C'est, en un autre mot,  le caractère. Ce que La Bruyère explique déjà dans, comme par hasard, Les caractères : la philosophie vous permet de vivre avec ou sans femme, avec ou sans argent. avec ou sans amis ; avec ou sans dieux.  (à suivre).