30. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (33)

Ainsi que le lecteur bienveillant peut le constater, ce titre m'obsède, je ne le lâche plus, il est le prolongement naturel du précédent Le sherpa et l'homme blanc. Je l'ai trouvé, forgé en ligne au long des derniers mois. Il apparaîtra évident et sans intérêt aux yeux du lecteur non bienveillant, qui croit tout savoir et a tout vu, et qui conserve la liberté de me critiquer par ses propres moyens et dans son style, en ligne ou ailleurs. Or mes idées avancent, une onde les porte, elles sont reprises et s'expriment, s'exprimeront inévitablement, par ma voix et par d'autres voix. En effet, comme je l'ai noté il y a des mois sur le site www.researchgate.net : "L'ethno-psychologie est la clef absolue de notre temps". S'il existe une chance d'éviter, différer ou éradiquer définitivement guerres et désastres, c'est celle-ci. L'espèce humaine ne constitue qu'une seule famille. Mais la famille, comme chacun sait, cache des haines et conflits mortels. C"est une institution moins naturelle qu'il ne semble, fondée sur l'interdiction de l'inceste, les tragédiens grecs ont fouillé cette zone trouble. Les Grecs, de même que toute grande civilisation, ont étudié et tenté de tirer au clair les rapports entre le bestial, l'humain et le divin.  Nous en sommes toujours là, à l'heure où le kaléidoscope entier des variétés surprenantes de la culture humaine se déploie chaque jour, et de jour en jour plus fortement, sous nos yeux. L'effarement des contemporains devant ce spectacle prend des formes diverses, dont certaines sont très dangereuses.

Mon titre est ambigu, étrange en soi, trouble, et c'est à dessein. D'une part, il demeure vrai que ce qui nous est, à nous seuls, familier, est ignoré de l'étranger, méconnu du point de vue étranger, sous les regards multiples des autres cultures. Il existe donc un solipsisme national. Mais d'autre part, et cela a été moins dit, moins aperçu, en dépit de la prétendue "transparence" et de l'omniprésence des médiatisations, le fait même de l'étrangeté, dans toute sa force, demeure inconnu ou mal connu. La force de l''étrangeté, pour celui qui s'est véritablement plongé dans ce maelström, est terrifiante. Il m"est arrivé au Japon de me sentir cloué sur place, terrassé par la puissance indescriptible de l'Asie, pensant ne pas pouvoir en revenir vivant. Il existe plusieurs façons de se protéger de ce sentiment renversant : vivre en extra-territorialité dans les ambassades, ou parmi ses congénères, les autres expatriés, ou au sein des églises locales en sa langue, en un mot se protéger de la violence de l'étrangeté qui balaie les limites de sa petite identité. Une solution évidente est tout simplement de rentrer dans sa patrie après quelques années. C'est le cas d'Ulysse mais ce mythe, j'y reviendrai, est plus complexe que les explications habituelles.  De plus, j'ai connu et je connais des personnalités dont l'intelligence et le caractère sont de tout premier ordre, mais qui sont restés dans le cadre de limites sages, en ne s'aventurant pas trop loin dans la japonisation ou la sinisation. C'est une sorte de bonne chance, ou l'effet d'un bon naturel, et en même temps c'est une grande malchance, car l'accès à un univers prodigieux leur est interdit. Ces phénomènes se produisent pour des pays tout proches, aux frontières immédiates, combien plus pour ce que l'on nommera, faute de mieux, les pays très étrangers, ce que l'on appelait autrefois les cultures exotiques, les pays de langues rares. Certains spécialistes ou experts, en dépit de tout leur travail, de tous leurs livres que j'apprécie à leur valeur -- et je viens d'en avoir un nouvel exemple en écoutant un japonologue suisse --  demeurent ainsi, pour condenser leur situation en une image forte,  comme prisonniers du musée Guimet. Sur l'autre versant, le livre Régis Airault Les fous de l'Inde fournit des éléments précieux.  Il est à noter que personne n'a encore écrit un livre qui s'intitulerait Les fous de la Chine, ou du Japon, du Tibet et d'autres pays très étranges, la liste n'est pas courte. L'ethno-psychiatrie est une science qui débute ; plus grave, l'ethno-psychologie aussi, que l'on eût pu croire plus avancée. Soit dit en passant, j'ai appris récemment, de source anglo-saxonne ou scandinave, qu'attaques d'anxiété, paniques, agoraphobies affectent, en France, les ressortissants de ces pays, pas si éloignés.  

Ulysse revient un jour à Ithaque. Dix ans, c'est  pour le lecteur ordinaire, pour un enfant, un adolescent, et même à l'échelle d'une vie entière, un temps long. C'est d'ailleurs Yuhara Kanoko qui, autrefois, m'a transmis cette idée typiquement japonaise : il faut dix ans, au moins, pour qu'une chose devienne quelque peu sérieuse, une étude, un projet, un voyage, une entreprise, une relation d'amour ou d'amitié. Les Japonais et beaucoup d'asiatiques excellent dans les courses de fond, le marathon, pas dans le sprint. Or, dix années d'Odyssée, c'est finalement assez court, contrairement à ce qui est cru. Alors que je commençais à peine mon Odyssée, sans savoir et sans imaginer que c'en était une, j'ai pris connaissance, rue d'Orsel,  de ces lignes de Simone Weil où elle élucide le sens du retour à Ithaque.  Ulysse est mal accueilli, personne ne le reconnaît plus, il demeure étranger chez lui, sauf pour son chien, et, après due vérification, un peu comme Thomas le douteur, le sensible,  qui voit et touche, par sa nourrice. Seuls les animaux et les humbles sont fidèles, sont perspicaces, bienveillants ; ils ont du flair. L'horrible vérité est qu'Ulysse observe maintenant le lieu de sa naissance comme un pays étranger, devenu étranger, et qu'il est voué à tout jamais sur cette terre à rester un étranger, un errant, un vagabond du ciel. Plus pénible et plus cruelle, l'Odyssée se poursuit à Ithaque.

A ce drame, il n'est qu'une solution, c'est l'amour non humain, mais divin. L'amour divin, l'amour infini. L'amour de Pénélope a atteint ses limites. De même le drame de cette planète, c'est que l'amour unique d'une seule patrie, ce genre de fidélité admirable, a atteint ses limites. Personne n'ose se l'avouer franchement, l'envisager directement. C'est une dure souffrance pour le corps et pour l'esprit.  ( à suivre).