28. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (32)

Vient un temps où tout s'éclaire. Le moindre point, la moindre note s'allume, brille. Toutes les lignes sont vivantes, illuminées. C''est ce que Hokusaï, le vieillard "fou de dessin" espérait atteindre très tard. Fruit d'une longue persistance, d'un pénible travail au milieu des cris de découragement, au bout de la litanie des "à quoi bon", les quolibets, les railleries. Il faut beaucoup de renoncement, de sacrifices sincères, de persévérance vaine ou ridicule d'apparence, pour en arriver là. A la fin, c'est l'émerveillement et la joie profonde ; même la douleur est transfigurée, la souffrance sanctifiée  ; les épreuves, les obstacles justifiés.  Qui comprend véritablement que le "n'importe quoi" de Picasso, ou de Bach, s'appuie sur un long travail ? essais, chutes, échecs, approximations, tentatives, espoirs et désespoirs, inlassable désir de saisir, de tenir enfin ce qui ne peut être dit, ce qui ne peut être vu ? comme il est facile de laisser mourir les notes, s'éteindre  les points et les lignes, ou de dissimuler des impuissances derrière la technique, la virtuosité froide et orgueilleuse qui impressionne le badaud, le chaland, le client, l'acheteur. Pour émouvoir profondément, il suffit d'un mot, d'un geste, d'une tache de couleur, pigment de peintre,  couleur de note unique, le sol dièse de l'horloge d'une maison de campagne à Courcelles, que j'entends encore, bleu sombre, tirant sur le rouge.  Cependant émouvoir, c'est risquer le ridicule et également le revers, la défaite. Ainsi que le confie Maria Callas, prévoyant son destin dans un entretien avec  Gavoty :" Vos idoles, vous le public ! vous aimez les détruire, les brûler, les sacrifier, les tuer !" De même qu'il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule, exclamation d"un conquérant déçu face à Moscou, repris par Tolstoï à la fin de Guerre et Paix, de même entre le ridicule et le sublime, il n'y a aussi qu'un pas. Vérité encourageante pour la foule, pour la démocratie,  qui ne voient pas que ce pas est un pas de géant.

La scène allégorique de Jésus et la samaritaine au puits, au bord du puits, est simple et sublime. Il y est question d 'une femme qui a eu cinq maris, d'une cruche et d'une corde, de la soif et de la faim, d'eau morte et d'eau vive. Au puits de Jacob, non seulement ce dernier a bu,  mais son fils Joseph et ses bêtes. L'homme n'est pas une bête, mais c'est précisément  pour cette raison qu'il existe, que vivent des hommes pires que des bêtes. Il a fallu péniblement creuser le puits, aménager la margelle ; et il faut encore disposer d'un seau, d'une cruche et d'une corde. Et après tout cela, la soif reste inextinguible. Cette petite scène de théâtre a pour arrière-plan le modeste mont Garizim.  Les disciples revenus, à distance, s'étonnent de voir leur maître conversant seul avec une femme ; ils s'inquiètent vaguement. Comprendra qui peut.

Nous sommes environnés de mystères effrayants mais la consigne est de ne pas y penser, ou d'y penser le moins qu'il se peut. Car ce serait trop grave, trop ennuyeux. Il est préférable de vaquer aux plaisirs, dont la femme est la première dispensatrice. Qui ne le fait pas est imbu de soi, ridicule, égoïste. Il n'est pas égoïste -- qui ne le sait ? -- de se sacrifier pour sa famille, ses enfants, sa nation, sa tribu, son ethnie ; son coffre-fort. Il existe par ailleurs un égocentrisme sacré auquel mène une ascension peu commune ; la foule ne s'y bouscule pas, ne s'y presse pas.  Voir, contempler Dieu "face à face" est une surprenante expression dans la Bible occidentale, ou moyen-orientale. Car Dieu ne peut avoir de face, ou bien les a toutes. La tradition, ou le dogme lui prête la face de son Fils, ou de sa Mère, Maria, mater dei, parce que l'esprit et l'imagination de l'homme sont trop faibles pour fixer un infini en face. C'est pourtant ce qu'ont fait ou tenté de faire  les grands artistes d'où qu'ils viennent, les saints et les sages d'Orient. Un homme sans visage nous fait horreur. Mais il est des cultures plus accoutumées que d'autres à percevoir et contempler l'absolu sans visage ;  ou plus expertes, plus aguerries à le faire. C'est l'un des drames de l'Occident contemporain, il a besoin d'un support ;  il n'est pas accoutumé à travailler sans support, à méditer sans support.  ( à suivre)