26. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (31)

Une idée que je crois n'avoir jamais exprimée par écrit (car qui a écrit des milliers de pages oublie ce qu'il a écrit), mais qui m'est venue il y a plus de vingt ans, c'est celle-ci :  la démocratisation achevée de la Chine, équivaudrait à la disparition de l'Occident, de telle sorte que ce dernier recherche, ou fait semblant de rechercher son affaiblissement ou sa dissolution. Dans cette ligne de pensée, il est bon de se souvenir de cette plaisanterie profonde d'un ancien dirigeant chinois, à l'époque communiste pure où l'austérité demeurait  un idéal : "Combien de millions de Chinois, ou de Chinoises, désirez-vous que je vous envoie ? cinquante millions  de Chinoises ? -- à votre gré." D'une manière générale, de nos jours, tout est faussé, tout est travesti, tout est sali -- car projeter de la boue, ou des excréments sur tout, tant dans le vocabulaire que dans les actes,  est une mode persistante, que Cocteau dénonçait déjà en 1952. Tout est en question : le bien, le mal, le vrai, le faux. Par exemple, de même qu'il existe un au-delà du bien et du mal, il existe un au-delà du vrai et du faux, un volume que Nietzsche n'a pas écrit, mais qu'il a quand même, au fond, prévu, anticipé. Constatation qui relève de la lucidité froide, et qui s'accompagne tout de suite après de cette autre affirmation, plus importante, plus énergique encore  : et cependant, il convient, il est impératif de s'efforcer toujours d'atteindre  le bien et le vrai. Ce dernier point relève de la lucidité chaude.

C'est ce que Cocteau, toujours lui, cette grande figure calomniée et méconnue (je parle évidemment du second Cocteau, du Cocteau essentiel, hors des feux de la rampe) appelait d'un mot qui semble un peu banal : la bonté, la bonté primordiale. C'est en somme la bienveillance, le "ren" 仁 des Chinois, du confucianisme, idéogramme qui représente, à l'origine,  deux hommes face à face, ou côte à côte : la relation simple entre deux hommes. C'est également l'amitié, l'amitié véritable, au sens où Dieu est amitié.  C'est encore, dans l'Evangile de saint Jean, la scène mystérieuse de la Samaritaine à qui le Christ, pour une fois s'avouant fatigué, près du puits de Jacob, assis sur la margelle, demande à boire, seulement pour lui dire ensuite qu'il n'est qu'une seule boisson apaisant définitivement la soif  : l'eau vive jaillissante de l'esprit et de la vérité. Bien expliqués, bien élucidés, cet esprit-là et cette vérité-là auraient le pouvoir de satisfaire tous les hommes, où qu'il naissent où qu'ils meurent ; mais je suis tranquille, il y a peu de chance qu'ils le comprennent avant le désastre. L'union de la terre, très probablement, ne se fera pas, où se fera trop tard.

D'une manière générale, pour y revenir encore, tous les discours politico-sociaux se déroulent abstraction faite de l'existence réelle des centaines millions d'hommes que l'on entend à peine, soit parce qu'ils sont discrets de nature, soit parce que les hauts-parleurs sont pour eux inaccessibles, ou bien leur sont ôtés, soit surtout parce qu'ils vivent par tradition avec les morts, en compagnie des morts : non seulement l'Inde, la Chine, le Japon, la Corée, l'Indonésie, ces pays dont les lettres de noblesse sont impressionnantes depuis toujours, mais le Tibet, Madagascar, pour en citer d'autres où le culte des ancêtres est éminent. Ce serait en France une grande réforme, une formidable réforme, que d'en revenir au culte des ancêtres. Au sens du "foyer", du feu entretenu au foyer, des dieux lares ... J"évoque ici ce livre admirable, bien oublié comme presque tous les livres admirables, de Fustel de Coulanges : la Cité antique. Et puisque que la mythologie gréco-romaine, soudain, revient "à la mode" comme il se dit en ville, en reviendra-t-on au culte des Vestales ? Il ne sera pas précisément facile de revenir à ces valeurs :  modestie, discrétion, sobriété, austérité et chasteté en paroles, sinon en actes.

La vérité, difficile à voir et à dire, est que, comme le père Huang, Huang Jia-cheng, François-Xavier Huang  me l'avait suggéré à son premier retour de Chine -- c'est écrit noir sur blanc, et en couleurs dans mes carnets du moment --, son pays natal est en vérité aussi chrétien, ou plus chrétien que les pays chrétiens ; chrétien d'une manière naturelle, innée,  atavique, archaïque, très ancienne. Et certes, en Occident également, les valeurs essentielles, comme une autre sorte d'huiles essentielles, sont de toujours, que ce soit à l'époque des sages d'Ionie, des hymnes pré-socratiques, ou même de la conception "paganiste" pour ne pas dire païenne du héros, d'où la sublimité du Christ est issue, d'où le Christ sauveur est né, que l'on s'en réjouisse ou non. Rien n'est à réinventer, tout est à réadapter, ou rajuster. Car le bel hymne d'Ionie de la société moderne, marchande où tout se vend, où il est conseillé de se vendre soi-même, n'a rien d'enthousiasmant, bien qu'on veuille désespérément nous prouver le contraire. Malheur à qui ne se vend pas ; malheur à qui n'est pas inbu de soi, précisément de cette manière, alors que le soi est un fantôme, un petit fantôme. 

Si l'humilité est devenue rare, que dire de l'effacement ?  Les sociétés antiques possédaient le sens de l'effacement et du sacrifice à un haut degré, ce que l'Asie a conservé, préservé, entretenu, fait fleurir, fait éclore par un travail constant, au moment même où, de l'autre côté du monde, endormis et affaiblis par une longue victoire, une longue domination,  les esprits se dissolvaient, baissaient la garde et même abdiquaient leur intelligence, leur clairvoyance.  Et c'est au point qu'à présent, l'Occident  est aussi vulnérable, sur un plan psychologique et philosophico-religieux profond, qui l'étaient, sur le plan techno-scientifique, les puissances d'Asie au milieu du dix-neuvième siècle, il y a un siècle et demi, au moment de la guerre de l'Opium, ou des noirs navires de l'amiral Perry. (à suivre)