24. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (30)

L'enflure du moi ne connaît pas de répit en Occident. J'ai relu hier soir la dédicace que Romain Rolland, en avril 1943, en pleine guerre, adresse à Claudel, l'ami perdu puis retrouvé, sur la page de garde de sa longue analyse de Beethoven : La cathédrale interrompue. Beethoven nous semble un puissant individualiste, mon amie russe, Julia, ose même le dire brutal. Il l'est, il est vrai, pour qui l'écoute à la suite de Bach, de Mozart, de Haydn. Chacune de ses sonates, chacune de ses symphonies est unique, puissamment individualisée. Si Beethoven est humain, autrement dit titanesque, Bach est cosmique, mystique ; chacune de ses six Partitas est une galaxie, une constellation d'étoiles au sein desquelles l'interprète navigue et se noie. Haydn écrit ses symphonies par dizaines ; de même Mozart, ses concerti. L'écriture musicale est devenue de plus en plus différenciée. Puis il est devenu pénible et rare d'écrire une seule symphonie, un seul concerto, un seul opéra. Jusqu'à ce que l'on n'en écrive plus du tout. On en a écrit de moins en moins, ensuite plus du tout. Dans la seconde moitié du vingtième siècle et déjà le premier quart du suivant, la liste des sonates, des symphonies, des opéras est courte. La Renaissance se fait, se fera attendre, si jamais elle vient. C'est un dirigeant politique chinois qui a dit, un jour : "La fleur se flétrit et nul n'y peut rien". Le thème de la fleur qui éclôt, s'épanouit puis, arrivée au sommet de l'épanouissement, commence à s'étioler est un thème caractéristique du Nô, de la tradition japonaise entière, du reste de la tradition universelle, de la culture universelle. Evolution, involution.

Or Romain Rolland, qui en 1943 relève d'une grave maladie et va mourir l'année suivante, fait dans sa dédicace à Claudel, une citation inattendue de Beethoven : on y découvre un Beethoven croyant, chrétien à sa manière, abandonné. Certes le pli volontaire de ses lèvres n'a sans doute pas disparu, ce pli que j'ai retrouvé chez Mishima : c'est la même bouche volontaire, un rien méprisante du créateur, du penseur, du travailleur. Mais voici un Beethoven peu connu, peu imaginé, qui nous dit, nous avoue, le 3 juillet 1824, je résume : Que suis-je, en regard du "maître tout-puissant des sons", au-dessus de moi, au-dessus de nous, là-haut, au-dessus de notre orgueil, de notre art ? -- "des pygmées". En comparaison, nous sommes des pygmées.

A cette modestie profonde de Beethoven a succédé l'immodestie, une immodestie générale et sur tous les plans.  Si Beethoven est brutal, que dire de Prokofiev, de Chostakovitch ? Puis a été inventée la partition musicale si complexe qu'elle en est, en vérité, illisible et inexécutable. Certes la lutte contre le moi, l'ego est sans fin, et d'une certaine façon vouée à l'échec. La disparition de l'ego, tout comme la saisie de l'éternité dans l'instant, sont, d'une certaine façon, des supercheries, ou seulement des espoirs. des consolations, sauf à les envisager d'un point de vue transcendant, ce qui est à la portée de peu d'esprits. C'est ce que Cioran, si lucide, si sèchement réaliste, a osé dire, lui qui oscillait du "mysticisme au ricanement."  Et pourtant, chez l'ami du père Molinié, qui aimait tant la musique, la musique hongroise en particulier, mais aussi à la fin de sa vie, celle de Bach, ce qu'il appelait "une  religion de Bach", chez Cioran le coeur était grand ouvert, largement ouvert ; frémissaient le grand souffle, l'ampleur de la vision, de la conception, l'ample générosité, la divine espérance, l'au-delà de la désespérance. Le pire défaut, c'est sans doute l'étroitesse du coeur ; et véritablement le diable, c'est celui qui n'accepte pas de pleurer, par exemple à l'écoute de la musique, ni d'espérer. C'est la lucidité froide, alors qu'il existe une lucidité chaude. La lucidité de Cioran était une lucidité chaude. Roumains, ses parents avaient fréquenté l'école magyare, ils parlaient hongrois à table. Cette sève hongroise qui a fécondé la musique classique en Europe centrale, est venue de Sibérie. Et maintenant elle retourne loin vers l'Est, nourrissant l'enthousiasme de la Corée, du Japon, de la Chine pour ces mélodies d'origine hongroise cachées chez Bach, Haydn, Beethoven, que seuls détectent peut-être les spécialistes, les musiciens classiques. Et c'est ainsi que l'interprétation parfaite viendra de l'unification du monde.  L'esprit de la musique classique dépasse toute frontière entre Orient et Occident. Véritablement universelle, l'âme de ses créateurs ne sera ressuscitée que par l'union authentique du monde, à la fin des temps. (à suivre)