21. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (29)

La face lunaire, effarée de Jean Cocteau me fascine, je relis son Journal. Une personnalité hors pair,  Français à n'en pas douter, qui ressemble à un Japonais, à un Chinois, à un étranger, à un ressortissant  des astres, un habitant de la lune. L'Asie extrême que j'appelle l'Asie dure, est plus lunaire que solaire. Lors de son tour du monde des années trente, il rencontre Charlie Chaplin par hasard, sur un paquebot : tous deux sont  d'accord pour noter qu'ils ont ressenti, en plusieurs occasions, la honte d'être blanc. Il faut lire ce que Cocteau, en 1951 déjà, écrit d'un pays  abruti par les radios et la presse : "Sourds et aveugles". Je n'ose recopier ce passage, on le trouvera à la page 214 du premier tome de Passé défini ; il est question d'ignominie. Ce titre, Passé défini, je l'ai trouvé par parenthèse chez Proust, caché quelque part en fin de chapitre, dans Le côté de Guermantes. Tout est emprunté, tout a été dit, tout passe et repasse. Il existe cependant des choses importantes et des mots de poids qu'il faut oser dire et redire. Par exemple redire, après Cocteau, que les journaux, la radio, les ondes, empêchent de penser ; penser par soi-même, dans une société qui, par ailleurs, se targue de donner à tous la liberté.

Jean Cocteau, J. C. comme le Jean-Christophe de Romain Rolland, comme Jacques Chardonne, incarne et revendique un esprit religieux libre. Un Jésus-Christ élargi aux frontières extrêmes du monde, agrandi, vivifié. Pour Jacques Chardonne, si oublié, tout était rien.  "Ce n'est rien" était son mot d'ordre, son constat ultime. Il était arrivé au rien par des voies non bouddhiques ; ce n'est pas un mince accomplissement. Ce que je me demande, et j'espère que la relecture du Journal me donnera, ici et là, entre les lignes, une réponse, c'est comment Cocteau parvenait à vivre dans un milieu hostile. J'ai déjà trouvé cet indice : "Nouer et renouer les ondes en moi". Et ce passage où il explique comment il échappait à ses poursuivants, à leur encerclement en un point, pour les surprendre ailleurs en un autre. Il a certainement redécouvert, d'une façon naturelle, des techniques asiatiques dont il ignorait tout ; il y avait un grand mérite, nous avons plus de chance, nous sommes maintenant plus avancés que lui. Les dix dernières années de sa vie sont un long martyre. Une autre énigme est sa cohabitation avec Francine Weisweiller et Edouard Dermit, cette association qui n'a pu durer que par une science des pulsions, une maîtrise des sens, un idéal de chasteté, une courtoisie supérieure. Qui a jamais compris cette science de l'amour, toujours à l'oeuvre en Orient, qui étonne ou scandalise par ici ? Qu'Athéna, déesse vierge, soit née du crâne de Jupiter, comme Dionysos de sa cuisse, l'Orient seul le comprend encore, c'est la plus grande conversion, le secret bien gardé de la Corée, de la Chine, de l'Inde et de l'Egypte, la flamme, l'électricité, le feu que le christianisme, dans sa décadence,  n'a pas été capable d'entretenir, bien qu'il couve encore sous la cendre. Qui ose en parler ? c'est  la racine de la décadence des arts, des impuissances contemporaines de l'Occident. Puisque remonter cette pente semble un impossible défi, le mot d'ordre est de contaminer le monde entier, d'exporter la peste en Chine, aux Indes. Tel est le but : empoisonner la planète par l'Atome, par le lucre et par le stupre ; rien de moins. Dans ces conditions, comment des formes de résistance ne s'organiseraient-elles pas ? exécrables ou sublimes ; certaines condamnables, pires que le mal, d'autres discrètes.

Un héroïsme discret. Voilà une bonne formule, une solution : un héroïsme discret. Fait notable, il est encore des nations, des cultures discrètes ; les plus bruyantes, l'a-t-on remarqué ? ce sont les nôtres. La Chine est encore discrète, pas pour longtemps peut-être ; toutefois, la discrétion est dans ses traditions, dans sa nature profonde. Les chrétiens insistent sur le fait qu'il est nécessaire de rencontrer le Christ, de le croiser sur son chemin ; le suivre, l'imiter. Ce n'est pas une idée, un concept, un livre unique (puisqu'il n'a rien écrit), une bibliothèque qui peuvent conduire à lui ; c'est une personne vivante. Tous les problèmes, toutes les complications de ma vie proviennent de ceci, de ce détail  : j'ai été conquis, emporté ; j'ai croisé cette personne. Mais c'était un Chinois,  un Christ jaune. Et il me m'a pas demandé d'entrer dans une église, ou dans un couvent ; il m'a demandé, il m'a conseillé de partir en Asie. Je lui ai obéi. (à suivre)