17. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (28)

Au fil de la plume, au gré du pinceau. Le style de l'essai me plaît, me chante. En chinois "sui-bi" , en japonais "zui-hitsu" qui s"écrivent  隨筆 (forme chinoise traditionnelle), 随笔 (forme chinoise simplifiée), et 随筆(forme japonaise, curieux mélange des deux précédentes). Rédiger, réfléchir au fil de l'eau, au hasard de la pensée vagabonde.  Il ne tiendrait qu'à moi de parsemer mes écrits d'idéogrammes, d'y introduire, à foison, le japonais, le chinois, l'anglais, et d'autres langues, de vouloir étonner. Ce serait une façon pour moi de montrer que je suis savant, que je connais beaucoup de choses. Une façon de s'exhiber. Par je ne sais quel miracle, j'ai évité ce piège, cette trappe des langues. J'ai freiné mon étude du japonais, à regret, quand je me suis aperçu qu'il ne m'entraînerait nulle part, en tous cas pas plus loin  que le chinois, et qu'il me détournait d'un but profond, dont je ne savais pas alors le nom et quel il était - je saisissais seulement que ce but m'était infiniment cher et que je ne devais pas dévier, même contre mes intérêts immédiats.  Le père Huang, en premier, avait attiré mon attention sur les écueils et les ridicules de l'érudition. J'étais destiné à devenir ce qu'on appelle un orientaliste, j'ai échappé de peu à ce destin ; ce fut un miracle.  Il faut vivre, justifier son existence, quêter les places et les honneurs, les respectabilités. Cioran explique que l'écrivain, le chercheur sincère doit tout accepter, la ruine et même le déshonneur. Ce risque  est plus difficile à affronter qu'on ne le pense. C'est un bouddhiste japonais, Shinran, qui a osé dire qu'il était difficile de visiter les enfers, d'avoir cette chance temporaire de pénétrer dans les contrées infernales ;  évidemment pour en ressortir, pour s'en arracher. Il est  des chercheurs sincères qui, toute leur existence, tentent désespérément d'atteindre les enfers, et de défier la suite facile de leurs bonheurs : en vain. Personne, hélas ! ne peut se hisser hors de ce qu'il est destiné à être ; ou s'il y réussit c'est pour un temps, un bref instant, avant d'y retomber, d'y choir.

C'est pourquoi d'ailleurs l'humanité entière traverse une passe périlleuse, jonchée de récifs, dans sa navigation contemporaine, parce qu'elle tente l'impossible, sous la poussée de la science : être ce qu'elle n'est pas. Sans rejeter la science, la lecture de certains articles scientifiques prête à rire, car l'analyse menée à l'extrême revient à s'enfoncer dans un puits étroit, une sorte de fosse où plus on s'avance, plus la lumière est restreinte, jusqu'à devenir la nuit, le noir ; et l'aveuglement, ou la myopie du quêteur, animé des plus braves intentions, travailleur, persistant, se révèle enfin dans la tristesse, la lassitude ou le désespoir. C'est exactement ce que Flaubert, il y a fort longtemps déjà, repérait et désirait signifier dans Bouvard et Pécuchet, entreprise titanesque qui l'obligeait à de vastes lectures pour traiter, une à une, de toutes les spécialités. Qui maintenant peut relier tous ces puits étroits et minuscules que l'analyse a creusé obstinément et patiemment, au fil de l'avancée des sciences ? qui peut se livrer à cette formidable synthèse ?  nous sommes tentés de répondre : personne ! ni les hommes de sciences, ni les hommes de lettres, ni les hommes d'église, ni même les philosophes ... personne. Et pourtant l'humanité, dans son ensemble, n'est pas sotte, et c'est bien ce qu'elle ressent à présent comme nécessaire et indispensable, c'est vers cette formidable synthèse qu'elle se dirige, par une sorte de flair, d'instinct qui tâtonne dans l'obscurité, parce qu'elle prend conscience que là est l'issue, la seule issue hors du conflit perpétuel et du drame des anéantissements.

Pour en revenir au style de l'essai, il présente d'emblée l'avantage de refuser de démontrer, de dogmatiser, de prouver par a + b, d'exposer de a à z.  Il préserve les forces vives des contradictions. Dangereux et vain est le souci de dissimuler nos contradictions, de les masquer, de croire les ôter à jamais. C'est d'ailleurs ce que prétend faire l'homme objectif, au nom d'un bien prétendu, au nom même de la vérité, qui voudrait se mettre en retrait, définitivement entre parenthèses, qui, de ce fait même, tombe dans une autre forme d'orgueil et de superficialité, quoi qu'il en dise, quoi qu'il fasse. Pour éclairer ce point, Cioran nous livre son admirable intuition : Pascal n'a pas échafaudé une théorie de l"angoisse,  il a seulement exprimé sincèrement ses propres angoisses, ses intimes angoisses. Plus généralement, la philosophie n'est pas, n'est jamais l'histoire de la philosophie, c'en est même le contraire ; il suffit, ce que disait aussi Jaspers,  d'étudier, d'envisager profondément un ou deux philosophes, et non dix-sept ; et encore moins tous de peur, follement, d'en oublier, d'en négliger un seul. La crainte, voire la panique de ne pas savoir quelque chose, de passer à côté d'une "information", comme elle est grande et pathétique, de nos jours ! ce ne sont pas les "big data" mais les "small data" qui importent, c'est-à-dire les "important data", les données de base, et les pensées  compressées, condensées. Tout livre épais se dénonce de lui-même, se condamne par lui-même, puisque même pour un spécialiste scientifique, pour un éminent savant, rien n'est plus ardu que d'exposer brièvement et clairement l'état de ses recherches. Les Evangiles sont très courts, le Sermon sur la montagne est encore plus court ; les sermons courts sont les meilleurs. 

Je réfléchissais cette nuit que les Japonais et les Chinois possèdent une merveilleuse expression qui désigne à la fois la pensée et la sensation, mais pas seulement une opinion ou une impression  : "gan-xiang" , ou "kan-sô" 感想; il est possible que le latin,  le grec et nos langues vulgaires en possèdent un équivalent, mais celui-ci m'échappe à l'heure qu'il est. Le fil qui relie coeur et cerveau, l'homme entier. Une pensée sensible,  une pensée qui frémit, une pensée vivifiante, jaillissante, source d'allégresse, mine de joie, voilà la solution, c'est la pensée scientifique des origines, celle de Da Vinci, et même d'Aristote avant les aristotéliciens, de Descartes avant les cartésiens,  c'est la science humide et non sèche,  la science qui demeure conscience, la connaissance fécondée par un esprit religieux, pris à la source, encore pur et sincère, un esprit d'émerveillement et d'enfance. Pour Cioran, pour Cocteau de même, un bon livre, une bonne peinture est un coup porté au coeur du lecteur (et même pour Cioran, dans sa violence de blessé, de sacrifié, de scarifié, un "coup de poignard "), le bouleversant, le changeant à jamais ; et en même temps un bon livre est enfantin, et l'art est ingénu, naïf au sens positif, maintenant dévalué, ignoré de ce mot. Pour retourner à cette innocence, à cette ingénuité, quels détours, quels désastres faudra-t-il à l'Occident ? Comment retourner, revenir à la candeur vive ? La candeur des errants du ciel. Car l'Asie, continent des enfants, des adolescents, des rêveurs, ne les ont pas perdus, ces sentiments anciens et profonds, ou perdus qu'en surface au pire,  puisque, par nature, ce continent est un conservatoire.

Observatoire, laboratoire, conservatoire : telles furent mes premières impressions du Japon, à Ise, à Sendai, à Osaka. (à suivre).