14. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (27)

Au risque de ne pas plaire, je me dois de donner le fait, je dois à la vérité de me souvenir, qu'à l'Agence japonaise de coopération internationale (plus connue sous son acronyme anglais, Jica) , quand, penchés avec mes élèves sur les cartes du monde, un épais Atlas que nous scrutions, compulsions avec fascination, eux et moi, étant alors obligé de leur apprendre que telle île, très éloignée de l'hexagone, est française, tous me dévisageaient avec stupeur, une sorte d'interrogation douloureuse et pourtant bienveillante, comme si je leur mentais, ou si je me mentais à moi-même, affirmant quelque chose qui devait être tout à fait impossible. Et certes le Japon lui-même possède un contentieux avec la Corée et la Chine sur des îles, ou des îlots, des récifs, des bouts de terre où je suggère d'installer des musées internationaux de la mer, des postes internationaux de conciliation et de réconciliation, non des drapeaux au sommet d'un mât.

Comme est vain, semble-t-il, de prêcher la concorde ! mais ne vaut-il pas mieux, tout bien pesé, la prêcher que la guerre, le conflit, la revanche, la vendetta qui n'a pas de fin ? Toutefois je saisissais au regard dirigé sur moi par mes élèves que la domination sur l'ensemble du globe avait été, d'abord et avant tout, le fait des puissances blanches, pas de l'Asie, ni de la Chine, ni de l'Inde, ni du Japon en dépit  de la guerre dite du Pacifique ; et d'ailleurs celle-ci, non sans quelque raison, était en partie dirigée contre l'impérialisme plus tôt venu, premier venu, par exemple l'impérialisme anglais, du moins un dirigeant indien l'avait bien ainsi compris, qui s'était appuyé sur le Japon, et dans d'autres cas encore, y compris en Chine. Mais l'impossibilité de la libération politique, de la libération sociale, de la libération en société, en groupe, de la libération matérielle, me faisait, et me fait encore détester ou négliger l'Histoire, et comme la déserter, car enfin, elle est invariable ; c'est le pouvoir, c'est la domination, c'est la puissance nue, alors que la véritable libération est immatérielle.  L'Histoire, finalement, est terriblement monotone, sous ses dehors multicolores. Ainsi, j'avais pris conscience, sous le regard accusateur de mes élèves, des séquelles de la colonisation ; mais en même temps ce regard était fraternel : pendant des heures et des heures, je vivais avec eux et ils m'acceptaient comme un des leurs, ils m'intégraient ; nous vivions ensemble comme en état de transe, ainsi que je l'explique à longueur de pages dans mon dernier roman à ce jour, le huitième, intitulé Le temple des souterrains.  Ils m'intégraient d'autant mieux, d'autant plus fort qu'ils voyaient bien comment, lorsque nous tournions soudain la page de l'Atlas  où sautaient à nos yeux, comme un éclair, les lignées hérissées, les côtes tortueuses du territoire japonais, j'éprouvais comme eux un choc : un dragon ailé s'envolait, image et symbole puissants que la vue de l'Hexagone débonnaire ne me procurait pas, ou guère, en dépit d'une nostalgie allant croissant. Du reste, ce mot d'Hexagone, ils ne l'aimaient pas, il leur semblait présomptueux, plus encore que le Pentagone américain. De leur côté, ils se targuaient, en particulier parmi eux les pêcheurs, les experts en pêche hauturière, d'être présents  sur les "sept mers" du globe, une présence qui, sauf pour les baleines, était en principe pacifique, sans sous-marins, sans croiseurs, sans porte-avions, sans navires et instruments de guerre.  Mais j'avais même compris, car mon esprit va trop loin,  que les baleines, ces mammifères énormes, symbolisaient un type humain, une sorte d'inflation de chair, une obésité de vie, un excès, une démesure qu'ils n'appréciaient pas.  Diabolique interprétation, mais la vérité doit tout dire, quoique en pensent, et à quelque point et degré qu'en frémissent, comme on l'a déjà écrit,  les hommes. Cependant les experts, mes élèves, me traitaient en frère, j'étais, qui plus est, en leur sein, baigné par un sentiment maternel, englobé dans une fraternité émouvante, et que mon propre frère -- autre vérité difficile à exprimer --   eût été bien en peine de m'apporter. Non seulement, il va de soi, les femmes japonaises me berçaient, mais les hommes japonais, tout autant, le faisaient et m'attendrissaient, car ils sont volontiers tendres entre eux.  Le samouraï, et d'ailleurs le militaire en général, par une logique  contraire et perverse est volontiers un sentimental, un tendre caché, ou déçu, ce que seuls les esprits compliqués et pénétrants, clairvoyants, entendront sans surprise et sans peine : "Je te tue, mais je t'aime ; je te tue parce que je t'aime." Ou comme ose l'inscrire à raison Claudel dans son Journal, à la veille de la première guerre mondiale : Les peuples vont enfin s'étreindre.

Au demeurant, j'ai été gâté par la vie, tant en femmes qu'en hommes, en amies qu'en amis, en maîtresses en tout genre, c''est au point que je me demande pourquoi, que j'en suis saisi de gêne, presque honteux, ne sachant en quoi je le méritais et le mérite, indigne que je suis, à mon estime, de toutes ces bonnes fées à mon berceau, et surtout penchées sur moi à différentes jonctions de mon incroyable existence, me protégeant, m'aiguillant précisément là où je devais me rendre, d'abord au Vietnam, puis en Chine, puis au Japon, puis, sur le chemin du retour, en Thaïlande ; aux points de section, si périlleux, des noeuds du bambou, aux zones de mystère : les transitions, les passages, les croix. Ainsi suis-je et ai-je été écartelé, crucifié entre Est et Ouest, comme le père Huang, quoique infiniment moins que lui, cet oratorien anticonformiste,  extravagant, libre penseur, libertaire qui m'aura servi de tuteur, de grand modèle, d'une façon énigmatique dont je recherche encore le sens profond. Car notre vie à tous est plus qu'une vie. Plus qu'un petit trait, un seul lieu, un point de départ et d'arrivée, de mort ; un unique vecteur comme veulent nous le faire croire les autorités, les administrations, les passeports.  Peu s'entêtent à le savoir, à déchiffrer, décrypter, comme dans une partition inconnue, muette,  silencieuse, la musique dissimulée, les significations obscures et intriquées de notre bref passage sur cette terre. Combien la réincarnation, j'y réfléchissais récemment une nuit d'insomnie, est une théorie probable, que les hommes illettrés, avant le calendrier, l'écriture, et même le langage articulé, des générations de penseurs, de peintres, d'artistes rudimentaires et de sorciers, d'esprits sagaces et acérés, ont pu, à loisir,  sonder. Interroger longuement, sans livres et sans dictionnaires, sans traités et sans dogmes,  les couches cachées de ce phénomène, une science fondamentale et toujours insuffisante, incomplète, en devenir  : notre parenté et nos dissemblances avec le règne animal.  La solidarité du minéral et du végétal, de l'inanimé et de l'animé, jusqu'à l'esprit, l'esprit solitaire éminent, et l'esprit en société qui l'est moins, qui ne cherche qu'à se martyriser, se démoraliser mutuellement et se détruire. S'amuser à se détruire. (à suivre)