12. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (26)

A l'heure où la planète est en grand émoi, menacée d'une crise pire que celle d'il y a plus d'un demi-siècle à Cuba, la plume vous tombe des mains, la glace de l'ordinateur se pulvérise et l'envie vous vient de tout planter là, et de fuir les hommes, une humanité qui décidément n'a jamais rien appris, prisonnière de ses habitudes, fascinée de nature par l'auto-destruction et l'exécration de soi. Il est toujours possible pour l'heureux mortel qui possède un jardin secret de s'y réfugier, de s'y enfuir, y fuir et s'y enfouir. Ce monde mental enchanté est toujours prêt et consolant. Qui peut expliquer à qui ne l'a pas reçue dans l'enfance, la joie immense, l'exultation délirante de vivre à l'intérieur des trois voix d'une fugue complexe, ou de sonder, scruter les méandres d'une mélodie infinie, le Prélude et Fugue numéro quatorze du deuxième cahier par exemple, quand un quart de silence de plus ou de moins, entre deux mesures, dans l'articulation de deux notes, un staccato, un legato plus ou moins appuyé, change l'univers de fond en comble, laisse passer le soupir, le sourire de Dieu, d'un dieu musical,  vibrant hors de ce monde ? Et pourtant il faut revenir aux hommes, au conflit, à l'attrait luciférien du feu nucléaire, cette obsession d'autant plus forte qu'elle s'obstine à traquer, cerner la même région du monde, un même coin du globe, comme si une aimantation mortelle y émanait de la terre. Quelle indélicatesse, quelle insolence de vanter et brandir l'arme nucléaire au moment de l'anniversaire de Hiroshima et Nagasaki, et à la veille de l'Assomption de la Vierge Marie dans la semaine qui vient ...  Mais que font donc les Américains en armes  à Guam ? et au Japon qui n'a pas encore fait naître un de Gaulle, vu naître son de Gaulle ? et en Corée où un état de guerre absurde dure, perdure plus d'une moitié de siècle sans que personne ne s'en émeuve plus ? Ce que j'ai appelé "la psychiatrie des nations" est à l'oeuvre ; bat son plein, visible par tous,  pour qui a des yeux pour voir. L'Ouest, vis à vis de l'Est, tient le rôle d'un pervers narcissique,  désireux de brimer, régenter, châtier toute infraction à ses lois, toute velléité de défier son règne ; car le fou, l'extrémiste, le fautif, le coupable, c'est toujours l'autre, jamais soi. Tout continue comme avant, autrefois c'était le Vietnam, chaque nation a son heure de responsabilité, d'affliction et de gloire. Ce n'est pas demain que l'humanité se hissera au-dessus des nations, pire, des ethnies et se mirera dans la glace, la glace des ordinateurs, enfin comme des frères, les rameaux d'un même arbre.  Car un fil court, je le vois, je le sens, entre Chine, Japon et Corée, qu'elle soit du nord ou du sud, et toutes les personnes d'Asie le voient, le ressentent ; de même que les gens d'ici, s'ils sont de bonne foi,  voient, sentent et n'osent s'avouer que tout cela est si loin, si étranger que finalement cela ne les concerne pas, ou pas encore. Pauvres hommes, pauvre humanité, pauvre Donald Trump,  fils d'Ecosse ou d'Irlande, fils des bardes, Donald, qui se trompe lui-même et nous trompe. Il est pathétique, émouvant par ses qualités et même dans ses défauts, c'est l'homme blanc en colère, le fort, le redresseur de torts qui voit sa loi défiée, sa grandeur, sa hauteur en péril. Il compense les failles de son intelligence par son caractère, sa vanité, ses rodomontades, ses fanfaronnades, mais hélas comme les chevaliers des Gurre Lieder, qui se relèvent de leur tombe dans la forêt obscure, il doit se lamenter,  et en venir au fait : "Notre temps est passé". Le seul fait :  "Unsere Zeit ist um".  Les destructions, les exaspérations ne peuvent pas retarder l'inévitable : les temps sont passés, les temps sont révolus.  La planète est en train de passer à d'autres mains, d'autres lois, d'autres langues, d'autres cultures, d'autres climats, une transition qui n'ira pas toute seule,  pénible quand l'état d'esprit, la conscience  enfin se fait, comprend, déplore  : "Mais que se passe-t-il donc ? nous ne gouvernons plus !" Le monde, en vérité, est devenu ingouvernable. La réponse, la conséquence, c'est la rage, la fureur ; la rage est un aveu d'impuissance, moment ô combien critique, dangereux, périlleux. Nous y sommes, ou nous y sommes presque. 

Et cependant, dans ces circonstances, il faut tenir, endurer, perdurer. Il faut prier, pas du tout au sens banal et ordinaire de la prière, ces lamentations, ces requêtes, supplications  pour la paix. Il ne faut pas demander, exiger, supplier; il faut tenir, soutenir la planète dans une prière muette et sans formules ; porter, accompagner le monde, se fondre et se confondre en son sein, épouser son être profond et son devenir, abdiquer notre volonté dans celle d'un Père primordial, Abba en araméen, a et b,  et z, toutes les lettres, la fin de la littérature, du bavardage, de la bravade  et des hâbleries, non pas le "degré zéro de l'écriture", mais bien plus profond, le degré zéro de l'existence,  le degré zéro de la respiration, de l'inspir et de l'expir. Car dans l'empire de la spirale, respirer, c'est espérer. Expirer même, c'est encore espérer. C''est en somme ce que les hommes fous et superficiels, les gouvernants, les puissants, se réjouissent d'infliger aux autres avant de le subir eux-mêmes,  comme l'entendait et l'expliquait Soljénitsyne perdu au milieu des détenus de droit commun des camps : "Toi d'abord, dès aujourd'hui ; moi, c'est  demain. " C'est ce qui obsède secrètement Trump qui déclare, à raison,  que tous les hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, ont du sang rouge ; ou ce qui obsède ce Pasteur éhonté qui le soutient,  en affirmant que la Bible l'autorise à éliminer radicalement le mal, à occire sans merci. Le mal, c'est la discipline, l'ordre il est vrai poussé jusqu'au fanatisme, l'énergie collective, la vertu, la fierté nationale et ethnique, l'intelligence, la cérébralité, le travail acharné sans libertés inutiles, l'enthousiasme et le ressentiment, le goût de la revanche dans l'Histoire ; c'est également la jeunesse, la confiance irréductible liée aux aveuglements et aux présomptions, le dynamisme des premiers débuts. Or, c'est un secret mal gardé, la Corée du Nord n'est pas seule, n'est pas isolée en Asie. Le Japon lui-même,  je ne m'y attarde pas, possède de mystérieuses mais tenaces affinités avec elle.  Le shamanisme, la magie, la vallée obscure et féminine du taoïsme,  la voie merveilleuse du bouddhisme, la règle exigeante, pour l'individu comme pour la foule, de Confucius, voilà pour un occident contemporain devenu superficiel, et extrémiste à sa façon, sans le saisir encore, sans le savoir encore, de redoutables ennemis.  (à suivre).