9. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (25)

J'aime, il me plaît de tourner lentement en cercles concentriques autour d'un thème, en japonais "ne-mawashi" 根回し, comme pour déraciner un arbre, ici le thème de l'étranger et de l'étrangeté, l'étrangeté de tout, l'énigme de l'être, un arbre qui serait non le chêne mais le hêtre, tous ces vocables mystérieux, ces assonances, ces rimes mystérieuses, concoctées avec soin, génialement, par nos ancêtres, un lointain  aïeul,  et dont nous recherchons,  dans la nuit ou dans le crépuscule de notre civilisation et de notre culture en ruines, la raison et les sens qui nous échappent tristement toujours. Même s'il faut savoir égrener l'humour, le sel attique, et le poivre, et les épices dans le plat de la vie, nous ne sommes pas nés pour une partie de plaisir. Les grands fauves, les  mondes larvaires, les règnes obscurs nous guettent. Yuhara Kanoko déjà, à Nagasaki,  remarquait que je tournais en rond comme pour creuser, dans la première partie de mon premier roman, Les Caves de l'existence . Creuser, approfondir, comme on  dit, comme Léautaud je crois dit, que les mourants crispent leurs doigts en les enfonçant dans les draps de leur lit, comme pour saisir un appui, s'accrocher à quelque chose qui les entraîne vers le bas. S'agripper à ce monde-ci et pousser vers un autre, meilleur ou simplement différent. Descendre, comme monter, c'est croître. Que l'on parle de profondeur ou d'élévation, c'est la même chose. L'infini est  au dedans comme au-dessus. Qu'on le veuille ou non, tout le monde cherche Dieu, et le rejoint un jour ; qu'il le désire ou non, personne ne lui échappe. Un Dieu qui ne peut pas se dire, mot absurde, insensé, vocable remplaçable par d'autres, équivalents, approchants étrangers, en soi toujours irremplaçable, car existant en n'existant pas, existant exactement parce qu'il n'existe pas. Ainsi que le dit Romain Rolland dans l'une de ses dernières notes, non sans humour  (je cite et résume librement, épris ou affligé de ce que Claudel nommait une "mémoire déformante") : "Mon désir de foi m'en tient lieu. Et je suis peut-être plus religieux que ces religieux qui  s'acharnent  à vouloir me convertir, m'inclure dans leur confrérie, me demandent de me rallier, car je suis une proie de choix ; ces prêtres d'élite, certes, qui m'engagent à répéter leurs formules, refaire mimétiquement leurs gestes, faire mes Pâques." Claudel, qui l'avait menacé de l'enfer,  l'admettra, trop tard, dans une lettre à ¨Maria Kudacheva, de trente ans plus âgée que son mari, Marie Romain Rolland -- la belle et énigmatique étrangère  qui, elle, avait abjuré par écrit, sous sa dictée, l'orthodoxie  : "Comme nous avons fait souffrir cette grande âme ... "

Oui, il est une foi libre, et ce n'est pas la plus facile à pratiquer ni à expliquer. Au fond, elle a conduit Saint Jean de la Croix au cachot ; elle en a conduit d'autres à l'asile -- comme Artaud peut-être,  que je ne peux ni ne veux lire, et qui lui, probablement et tristement n'eût pu être sauvé par le Japon, par l'Asie, si d'aventure et par imagination, il y fut allé.  Le père Molinié, l'ami inattendu de Cioran, que j'ai rencontré quelques secondes jadis à Nancy, et qui m'a épinglé sur sa toile en me décochant un regard foudroyant, en pantoufles, familièrement,  et avant de célébrer une messe domestique chez des particuliers,  je m'en souviens comme si c'était hier, reconnaît dans l'une de ses conférences que les saints de l'Inde, les saints non chrétiens qui ne sont pas de la terre de nos parents, de la bonne terre, peuvent être parfaits mais que finalement, au bout du compte, il préfère être un pécheur chrétien ; et à mon regret je ne peux le suivre. Car selon lui le saint d'Asie, le yogi "part", quitte ce monde, se détache du mal, ne le regarde pas, ne le regarde plus, tandis que le Christ demeure secourablement près du mal, comme attaché au mal, mêlé à la part mauvaise pour exercer son action salvatrice. Non je ne peux me rendre à ces raisons. Le père Molinié connaissait l'Algérie mais il existe sur cette planète un Moyen Orient extrême, un Proche Orient extrême, je laisse subsister à dessein ces contradictions, ces absurdités, une culture qui est de l'ordre de l'inconcevable, de l'inimaginable, de l'inexplicable et que l'impact de la science, des technologies, de l'américanisation, j'en suis convaincu, ne peut atteindre, ne peut toucher, ou seulement en surface. C'est l'une des énigmes détonantes de la planète actuelle, du moment actuel. Nous sommes exactement à cette croisée du chemin ; ou bien nous nous en approchons à grands pas. Il faudra choisir entre le bien et le mal, il faudra voir, ou ne pas voir. Le regard du Christ entre dans le jeune homme riche, il le pénètre comme seul un oriental, un asiatique peut le faire. Là le Christ est véritablement asiatique et oriental. Son regard extatique transperce corps et âme, mais avec douceur, en douceur.

C'est un degré de présence au monde et de séparation du monde extrêmement fin, élevé, hors de portée ordinaire. C'est un regard qui relève de cette dimension plus qu'humaine que Rudolf Laban, le chorégraphe et mystique hongrois, a tenté de saisir dans quelques pages inspirées sur le mouvement, en tant que sixième sens, base des cinq autres, fondement élémentaire du sensible. Se hisser sur ce plan, c'est accepter et dépasser la mort et cultiver  l'innocence et la chasteté ; pénétrer dans le château, le castel de l'âme de la grande Thérèse, scruter l'innocence de l'âme comme la petite Thérêse. L'Asie, et c'est un  drame, est du côté des deux Thérêse, la grande et la petite,  plus proche d'elles, d'une façon naturelle et innée, que ce que sont devenues les cultures qui les ont vues naître, qui les ont enfantées, de même que l'âme de la musique classique, l'angélisme de Schubert et de Bach, ou la virilité pure et sincère de Beethoven ou de Chopin,  ont maintenant émigré sous d'autres cieux. ( à suivre)