7. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (24)

Une entreprise générale de démoralisation, somme toute, est en cours et accable le monde : perte de la valeur du travail, perte de la valeur de l'argent, perte de la valeur de la famille, de la vie, des arts, en somme, perte du sens de toutes les valeurs et de la simple honnêteté. Pourtant, cet état des choses peut durer longtemps encore et nul ne peut prédire quand arrivera la catastrophe, si elle arrive, pour une raison élémentaire : l'aveuglement, l'ignorance, la pure bêtise, la faculté de ne pas voir et d'oublier sont des forces immenses qui sauvent l'humanité, qui l'ont toujours sauvée, ou reconstituée après les pires désastres. Des historiens ont noté en particulier que la France, terre d'abondance, terre facile, s'est relevée invariablement plus vite que ses voisins après les guerres. D'un autre côté, les habitudes de civilité et de civilisation, en dépit de tout, en dépit de l'affreuse décadence du christianisme, de toutes les morales, résistent par une sorte de phénomène d'inertie. Pendant des siècles et des siècles, l'homme s'est élevé, a progressé malgré tout et l'état de nature, l'état sauvage ne réapparaîtront pas en un éclair, bien que, comme l'a vu et dit Romain Rolland en 1914, ce soit précisément ce qui arrive sur un champ de bataille, en trois jours à peine. 

Et cependant, je ne peux me défendre de penser que les gens sont admirables, dans leur ensemble, de poursuivre ainsi leurs activités, et leurs amours, ou leur train-train, dans un tel cadre de démoralisation et d'émiettement. L"économiste Georges Friedmann a écrit un ouvrage vite devenu célèbre : Le travail en miettes". C'est maintenant le monde en miettes, la culture en miettes qu'il faut écrire. Pour qui observe l'histoire, le désastre, le grand désastre a toujours ponctué les siècles, et ce serait un véritable miracle qu'il n'en soit pas de même, c'est déjà un miracle qu'une génération entière, du moins par ici, sous des climats cléments, y ait entièrement échappé, ce qui, soit dit en passant lui confère une terrible inexpérience, une terrible impréparation. De toutes ces choses, souffrent plus que d'autres ceux qui pensent encore, qui ont le temps, la force et le goût de penser encore, et la petite minorité des hautement sensibles, des finement sensibles, ceux dont la peau est fine et sensible, non pachydermique, non protégée de tout choc, de toute influence ; et en souffrent encore moins les narcissiques pervers, qui vampirisent les faibles, y compris parmi ces derniers les  narcissiques tout court, et qui s'en nourrissent, qui se réjouissent et jouissent des malheurs,  et dont, paraît il, le nombre ne fait que croître. A part cela tout va bien et nous sommes en vacances, de longues vacances. Heureux ceux qui peuvent se concentrer sur un travail précis qui réclame toute leur attention, mains et esprit liés, reliés, comme les artisans qui, que Dieu soit loué, Deo gratias, existent encore,  survivent encore ; les gens de la terre, les compagnons du travail, les artistes qui croient encore avec ferveur et intensité à leur art, les gens de plume, de style  dont la plume est sérieuse et acérée, non vénale ; les penseurs encore épris de philosophie, de réformes de l'entendement et de courts traités, de réflexions courtes, condensées et enlevées ; et enfin les vrais spirituels. Malheureux, très malheureux sont ceux qui ne sont jamais à l'aise dans ce qu'ils font et entreprennent, qui changent sans cesse d'occupation ou de passion, qui papillonnent, demeurent en surface, en extension, et ne savent même plus ce qu'ils aiment vraiment ; tel ce brave jeune patron d'une croissanterie, probablement très doué, qui me confessait qu'il aurait tant voulu être décorateur. Dans une société où aucun membre ne se sent à sa place, où chacun voudrait être quelqu'un d'autre, à une autre place, à un autre poste, tous flattés et excités par le tamtam frénétique et incessant des ondes médiatiques, nul doute, nul étonnement que l'insatisfaction, le mécontentement et la maussaderie ne soient générales.  Et je n'ai pu rêver totalement au Japon, même si j'y ai vécu à une période particulièrement favorable, la bonne innocence et la haute concentration y sont reines, que la tâche soit modeste ou éminente, c'est une question d'état d'esprit, de religion au sens le plus noble et le plus haut ; un art de vivre, un art d'exister, un savoir vivre et un savoir mourir. Plus une religiosité et une intense piété naturelle qu'un dogme. Ara et ora. Oeuvrer et prier. Vigila et ora.  Etre éveillé et prier. identifier le travail et la prière, ce qui fait naître la joie, l'équilibre de la satisfaction. Prier sans cesse, y compris dans le divertissement et les temps morts, ou dits "morts". Faire de la prière un style de vie, un mode de vie, une action sans paroles, muette ou laconique.  Respirer comme on prie et prier comme on respire, comme on vit. Conception de la prière très ancienne, oubliée ou remisée par l'idéologie moderne, l'extrémisme moderne, et même par le christianisme ; longue et lente habitude plus orthodoxe que catholique, et innée, naturelle chez les gens d'Asie, d'Orient, quand bien même ils se disent sans religion, volontiers se diraient athées, étrangers même au bouddhisme, détachés de tout.

Pour parler crûment de moi -- car j'y viens inéluctablement --, je me vois incapable, inapte à assister à une messe à Notre-Dame, détourné de le faire par les voix, les vocables et les orgues, toute une atmosphère si éloignée de l'Orient, de l'humble petit temple oriental, et  d'ailleurs aussi de l'humble petit temple de la philosophie d'Ermenonville  ; c'est à se demander si le Galiléen, le pauvre de Nazareth, le petit enfant de l'étable, l'enfant-dieu, le yogi, le fakir, le saint d'Orient, le roi mage, accepteraient de franchir un portail si solennel, des portes si grandioses ; écrasés, plus que ravis ou sublimés, par des orgues si tonitruantes, si toutes-puissantes, parfois même déstructurées, désharmonisées par les vapeurs flottantes d'un quasi enfer. Qui restituera au culte, à la liturgie,  sa simplicité, sa pureté, une majesté toute intérieure ?  N'a-t-on pas même, par ici, défiguré et ridicullsé le Zen en en parlant trop, en bavardant, en ratiocinant sur ce mot rare ?  N'y a-t-il pas une sorte de malédiction de l'Auguste, abattue sur l'Occident, une sorte de pourriture, de putréfaction de l'extériorité majestueuse, qui a gagné tous les arts et tous les genres,  tous les gestes, tous les théâtres, les cirques ? -- une inflation générale, y compris du verbe et de la grammaire, de l'articulation lourde, dont je tente moi-même péniblement de m'extraire, au-delà de deux styles opposés du lieutenant et du vicomte que débusque André Maurois dans sa réponse à Cocteau   ?   En un mot, un orgueil gréco-romain, qui, hélas ou tant mieux, est en passe de s'affaiblir, de s'atténuer ou de s'effondrer ; de véritablement  passer de mode. Un abominable orgueil, qui me fait préférer la fausse modestie orientale,  en dépit de tout ce que j'ai pu en dire, et en souffrir. ( à suivre)