5. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (23)

Je repense à l'horrible boutade de Cioran : "Vingt siècles de perdus !" En dépit des ambitions et des errements de la Garde de fer, j'éprouve pour lui une immense estime. Nul n'est pleinement responsable des foucades de la jeunesse. Il a été honnête, se mettant à l'écart de la société ordinaire, refusant de s'embourber dans les ornières du succès facile. Ses lectures de l'histoire et des mystiques sont profondes. Il est important de conserver l'esprit de doute, car ce dernier même est divin. Le mysticisme et la foi ordinaire,  imprégnés de doute, en ressortent renforcés, fécondés, plus mystique et plus croyante. Evidemment ceci n'est pas à la portée de tout le monde.  Il faut traquer toutes les petites supercheries, c'est un travail cruel et épuisant. Les salissures sont telles dans le monde d'ici-bas que je comprends ceux qui rugissent, qui s'indignent et il y a de quoi désespérer. Et cependant il ne faut pas désespérer. Il existe des raisons cachées et des raisons de raisons, les déraisons elles-mêmes sont rationnelles. Observer les choses, les petites comme les grandes, sous le point de vue de l'éternité, tel est le défi et la clef. Je ne suis pas un spécialiste du spinozisme, mais cette philosophie cherche à traduire quelque chose de cette sorte,  via la judéité espagnole, via la voie du sud, peut-on dire. Il existe plusieurs voies et toutes se rejoignent. La voie de l'Egypte ancienne, celle du Japon, de la Chine, de l'Inde, et des Yaqui du nord du Mexique, la voie hassidique et tant d'autres, toutes sont une seule et diverses.

Quand Cioran soupire : "Vingt siècles de perdus !", il est envahi par une indicible et insondable tristesse. C'est un épisode de la foi négative. Après tout, le Christ pourrait dire la même chose, ou le Bouddha : "Vous avez perdu tout ce temps, vous avez gaspillé beaucoup de temps et d'effort pour n'arriver à rien, ou à pas grand-chose. Vous n'avez fait que vous rapprocher de la catastrophe." Il est vrai, il est indubitable d'un autre côté que rien n'est perdu, rien n'est jamais perdu ; même les erreurs, les pires fautes ; le péché est inévitable et utile. Ce qui était perdu selon Cioran, cet extrémiste honnête, ce désespéré exigeant et sincère, dont la recherche culmine, d'une manière absurde, dans la religion de Bach et la nostalgie des mélodies hongroises (car ses deux parents avaient fréquenté l'école magyare et parlaient cette langue entre eux à table) --  ce n'était pas le christianisme des origines mais celui qui déforme les idéaux et la loi du Christ, les commandements sévères du Sermon sur la montagne ; ou bien les avancées du siècle des lumière, qui sous prétexte de libérer les hommes, les replongent de plus belle dans un obscurantisme, dans une nouvelle mouture de l'obscurité.  Il est vrai que tous les hommes et tous les peuples sont nés égaux, libres, fils du divin, mais que de détours cruels pour concrétiser ce droit, donner à cette abstraction une tournure réelle qui ne la trahit pas ! C'est ici que l'émotivité, la douce familiarité, la sentimentalité à même de briser le dur noyau individuel du fervent démocrate, représentent le facteur manquant, le chaînon qui manque, par excellence. Ce chaînon faible rompt  la chaîne de vingt siècles. Finalement, des trois "personnes" de la trinité laïque, ce n'était ni la liberté ni l'égalité qui s'imposaient comme le Père ; c'était la fraternité qui devait être, qui devrait être le premier moteur, le saint esprit, l'esprit absolu.  La liberté,  l'égalité sont un mauvais père, un mauvais fils, une mauvaise famille, un signe trompeur. Ce facteur brisé dans l'être, dans le caractère, que je perçois  et ressens chaque fois que je croise un homme d'Asie et souvent un homme d'Orient, Europe orientale comprise, et que je ne ressens pas souvent, dans le cas contraire, cette divine faiblesse ou flexibilité, cette acceptation de la faiblesse, de l'infériorité, et cet enracinement dans le silence, pourquoi la formation, l'éducation occidentale moderne les refuse-t-elle ?  elle en a peur :  peur de la mort, peur de la vérité désarmée, peur du désarmement, du renoncement, du sacrifice.  Dieu aime, comme le Bouddha, comme Allah, comme Confucius et Socrate, les esprits brisés. C'est-à-dire qu'il faut passer par la brisure, par la diagonale, le transversal, le latéral avant de se redresser.  Perdre avant de gagner. L'arc se détend ou se rompt : maxime d'un Pharaon.  Il est vrai que les individus brisés, sacrifiés risquent de se regrouper pour se mettre à genoux devant  une nouvelle forme du moi, le moi national ou le moi ethnique, ou le moi d'une secte. Et les sectes majeures, ce sont les Etats. Ce phénomène donne envie de citer une fois de plus Cioran : "Où que l'on se tourne, que des impasses ! toutes les issues sont barrées." L'issue ultime, c'est la vie éternelle. Le printemps éternel, la voie constante et obstinée  qui se fait jour à travers toutes les saisons, toutes les nuits. Ce n'est finalement qu'un tout petit signe, un signe de la main, un clin d'oeil, un appel à la danse dans le regard. Un très léger détachement. (à suivre)