3. août, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (22)

Je relis pour la x-ième fois Au seuil de la dernière porte, recueil de documents concernant Romain Rolland, lettres, fragments inédits, colligés par Bernard Duchatelet. 1939-1944 : c'est la guerre, il mourra le dernier jour de 1944. Je cherche à entrer dans son état d'esprit ; il est déchiré entre raison et foi. Un peu comme nous dans les temps présents, il relit L'Iliade les Evangiles, les textes fondateurs, les textes de base. En dépit de ses études sur Ramakrishna, Vivekananda et Gandhi, dans les années vingt, avant sa longue conversion au communisme, il ne pouvait s'être imbibé assez profondément de la philosophie orientale, de la pensée asiatique pour concilier sans peine ce qui provient du cerveau et ce qui provient du coeur.  Après tout, "xin" en chinois c'est aussi bien le coeur que le mental. Cesser à volonté de penser pour ressentir et dans la sensation elle-même, introduire, conserver une forme de pensée, de réflexion ; et même cesser de ressentir pour ne plus se préoccuper de rien, puis pour sauter dans le rien, ne plus souffrir des contradictions, c'est ce que le tempérament asiatique accomplit sans effort. C'est au contraire ce qui est si ardu par ici, en Méditerranée, ce qui est vu même comme coupable, comme indigne, comme impossible. Durant sa terrible maladie de janvier et février 1943, Romain Rolland tombe sous l'impression que son oeuvre n'existe plus, que Jean-Christophe, Beethoven, Anne Rivière, tout ce qui pour lui avait une valeur très haute, justifiait son existence, ne signifie plus rien, ne le sauve plus, ne le porte plus. Christophe, c'est celui qui porte l'enfant, le voyageur, le passager sur ses épaules, le saint qui fait passer le gué. Jean-Christophe, J.-C., c'est un Jésus-Christ musical, un Jésus-Christ laïc. Tout mal stylée, peu lisible qu'elle demeure pour beaucoup de nos jours, cette fresque eut un tel retentissement international qu'à elle seule, elle vaut le prix Nobel à son auteur, et un courrier immense provenant du monde entier : un message planétaire d'espoir.  Un peu comme de notre temps, beaucoup d'adolescents, et nombre d'entre eux en Asie,  se ressourcent à la musique classique,  pour se raccrocher à quelque chose de noble et de pur, pour respirer au-dessus de la boue. Or Romain Rolland reste cloué au seuil. Il ne peut passer outre, sauter dans la foi, comme Claudel et de jeunes amis à la faculté catholique de la rue d'Assas, un futur dominicain, un futur carme, un futur jésuite l'encouragent, l'engagent à le faire. Faire litière de la raison et de la prudence que l'on pourra toujours retrouver plus tard ; donner par avance sa confiance. "Haud credo" : "Je ne crois pas" réaffirme Romain Rolland après toutes ces objurgations. Même devant la mort, face à la mort, il ne croit pas. Claudel le menace de l'enfer, il ne croit pas. C'est une pétition de principe, un cercle, on tourne en rond  : il faut donner son assentiment à une Parole divine, à des textes révélés, pour acquérir la foi et l'alimenter, la nourrir ; et finalement  la démontrer.  Ce que je comprends très mal, c'est pourquoi Romain Rolland se sent incapable de ce lâcher prise, juste à la fin de sa vie, quand, dans une lettre à Alphonse de Châteaubriant de juillet 1909, il le lui explique, il le lui prône, en substance, car je cite ou plutôt résume de mémoire, à grands traits : ... qui a senti ne serait-ce qu'une seconde battre en lui le coeur de la vie éternelle, l'esprit de Dieu, ne peut plus vivre ensuite qu'en union constante avec cette pulsion, cet appel de l'infini, que ce soit par une prière muette, par un acte de foi, par un geste avant de se mettre au travail, comme Haydn, comme mon Jean-Christophe ; mais sans, cependant, analyser le mystère de cette union entre le soi et le Tout, sans s'y perdre avec complaisance, sans s'y dissoudre plus que le musicien individuel qui joue, à une place fixée, sa mélodie ou sa note, dans l'orchestre collectif ...

Etre à la porte, demeurer au seuil, n'est-ce pas la solution ultime, rare parce que très inconfortable ?  C'est au seuil, sous le seuil que ni intériorité ni extériorité n'existent plus, tout en existant quand même. L'expression "traverser le miroir" dissimule la nécessité de revenir inévitablement en arrière, personne ne peut passer définitivement au-delà du miroir, une fois pour toutes. Car par simple charité humaine, ou par souci d'intercession,  le voyageur, l'homme du voyage devra, même si c'est en apparence et pour un temps court, revenir douloureusement en-deçà du miroir. Et donc aller et venir de chaque côté du miroir, ce qui peut s'avérer un test qui défie ses forces, ruine ses pouvoirs. Et donc en définitive, devenir le miroir, être le miroir, être la porte, se tenir à la porte d'entrée et de sortie, est le stade suprême, le Souverain Bien peu accessible à l'homme encore moins à la foule. Comment imaginer une foule, et même un groupe, sur un seuil ?  "Je suis la Porte" est une parole de l'Evangile et finalement de l'Evangile universel, soufi, chinois, japonais autant que chrétien. Le torii du shintoïsme est une porte, une porte où sont perchés, où habitent des oiseaux, c'est la signification de tori-i (鳥居). Nous sommes des oiseaux, des oiseaux en puissance ; nous sommes des esprits.

Romain Rolland restait insatisfait de demeurer au seuil. Pas un de ses correspondants pour lui dire : "Mais au fond, c'est là votre place, c'est la meilleure des places, c'est la solution, et vous l'avez trouvée." La raison sceptique et les généreux sentiments du coeur demeurent des lignes parallèles, ne se croisent pas.  La première, la raison est son père ; les seconds, les arts, la musique, la générosité est sa mère. Mais lui est bien pourtant le fruit de l'un et de l'autre. La foi est une réalité et une expérience  qui dépassent et incluent l'un et l'autre, et tout ce qu'il est possible d'en dire. La foi est tout autre chose que ce qui est couramment pensé. C'est même à se demander si ce mot ne devrait pas être abandonné pour un autre. Pour un silence chaud, éveillé, fraternel. Un silence familial. Ce qui en Asie va de soi et est fort difficile à expliquer et à appliquer ici. La Chine, le Japon, la Corée, Le Vietnam, les pays confucéens et bouddhistes n'ont pas besoin de Sainte Famille. D'emblée la famille humaine y est sainte, le problème ne se pose pas, il est résolu d'avance. S'il est une question qui demeure, et pas des moindres, c'est celle de la famille nationale ; plus grave encore, celle de la famille ethnique. (à suivre)