31. juil., 2017

Hommage à un ami disparu -- Sterling Seagrave (1937-2017)

Tandis que, sur terre et dans le ciel,  les armées se font face, sur la péninsule coréenne, sur les hauts plateaux du Bhoutan, et en tant d'autres points de feu du monde, un homme seul meurt dans l'anonymat. 

Je l'évoque et je le pleure parce qu'il était mon ami. Après des centaines de pages échangées sur tous les sujets sous le soleil, un beau jour il termine sa lettre par un mot simple qui m'émeut : "Your friend". Je ne le méritais pas, je ne le ménageais guère. Il était tolérant, c'est à peine si un jour il s'est plaint que j'étais pontifiant.  Quand je l'ai rencontré  pour la première fois après cette longue correspondance informatique qui sera peut-être publiée -- qui sait ? --  j'étais anxieux en l'attendant, à la gare de Lyon, et sans doute l'était-il aussi. Les amours épistolaires sont grosses de risques. En un instant, nous sûmes que nous ne nous étions pas trompés. Il était bien de ces blancs, assez rares,  asiatiques de coeur, par le cerveau, par le frisson de l'âme.  L'âme qui en anglais, dans l'Evangile,  et c'est tout un programme, se traduit : "The ghost".

Des deux côtés de sa  lignée,  des évangélistes anglo-saxons, des missionnaires protestants, établis au dix-neuvième siècle en Asie. Cinq générations d'exilés. La Birmanie était leur Egypte, ou leur Mésopotamie. N'en déplaise aux envieux, c'est encore plus étrange, encore plus périlleux.  Sur un album de famille relié de cuir qu'il avait apporté, j'ai pu jauger du regard la force immense, morale et physique de ses ancêtres. En un coup d'oeil, j'ai su, deviné, compris  que les femmes, en particulier, étaient de fer. Ce n'était pas quiconque qui pouvait se lancer dans cette aventure, et s'y entêter ; s'implanter, s'enraciner, tenir. Gordon Seagrave, le père, droit, frêle d'apparence, fort par les nerfs, sur la couverture de son livre célèbre, meilleure vente des années soixante "Surgeon in Burma", me fait penser tout à fait à un Chinois. Il parlait parfaitement le dialecte des Etats Shan, à la frontière avec la Chine du sud, où il bâtit un hôpital qui existe encore.  Sterling, comme ses deux frères, naît dans les collines et joue avec les enfants des infirmières de son père.  La guerre éclate, les armées japonaises bombardent et envahissent au sud ; à cinq ans, il part dans les bras de sa mère pour les  Etats-Unis, un long voyage en bateau, via les Indes. Lors de ce voyage ou d'un autre, il se souvient que sur un cargo hollandais, un mousse indonésien est pourchassé et exécuté. C'est de ce moment que lui reste un tremblement, un traumatisme de guerre, de front  ; l'adulte ne l'a jamais surmonté : quand il saisit un verre, une fourchette, il tremble encore. Sterling Seagrave n'a jamais cessé de trembler. Son corps, et ses nerfs ont enregistré pour toujours les bruits, le mouvement, les désordres, le désarroi, la détresse du conflit, du combat pour la vie.

Pendant que son père est chirurgien de guerre, une chirurgie d'urgence, d'improvisation, très spéciale, le fils apprend l'anglais en Amérique. Chose surprenante, cette éducation, hormis la grammaire, ne le séduira pas. Il n'appréciera jamais les Etats-Unis ; il leur sera toujours, bien plus que moi, hostile. Il ne s'y attardera pas, reviendra et demeurera en Asie après la guerre, y compris après l'expropriation de sa famille, à la suite du coup d'Etat de Ne Win (1962) . C'est ainsi que Sterling Seagrave a travaillé dans toutes les grandes capitales d'Asie, Bangkok, Manille, à titre de correspondant de journaux et de magazines. Cette fonction lui laisse le temps de se livrer à sa passion : la recherche historique. S'il s'est dans un premier temps marié avec une Birmane belle et brillante, d'éducation britannique, dont il a deux enfants, c'est avec sa secrétaire américaine, diplômée du département des études orientales de l'Université Chapel Hill, qu'il se remarie. C'est une chercheuse, une experte de premier ordre et leur collaboration va être extraordinairement fructueuse. Parmi dix livres, viennent au  premier rang trois ouvrages d'importance en sinologie, qui, curieusement, attendent toujours une traduction française, alors que les Japonais, qui il est vrai traduisent tout, n'ont pas hésité à le faire   : Dragon Lady , longue étude sur les mystères, les zones d'ombre de la dernière impératrice de Chine, Ci Xi ; autre dame de fer, sinon de bronze et d'acier; The Song Dynasty, les trois soeurs Song,  c'est-à-dire ces trois beautés d'une même famille, les Song, nom identique à celui de l"ancienne dynastie, trois soeurs qui commandent toute l"histoire de la Chine du vingtième siècle, l'une se mariant à Sun Yat-sen, fourrier du socialisme chinois, la seconde  à  Chiang Kaï-chek qui va se réfugier à Taïwan après la victoire communiste d'octobre 1949 ; et la troisième, épouse d'un grand banquier pékinois. Argent, Politique, art et beauté. féminité. Désirs, ambitions, gloire et splendeur. Ingrédients de la vie, de l'histoire comme du roman. 

Ce qui distingue l'écriture étourdissante de Sterling et Peggy Seagrave, outre une maîtrise rare du vocabulaire anglais -- le plus riche, le plus varié  du monde --  et de la grammaire anglaise, une écriture conjuguée, mariée au point qu'il m"arriva de recevoir des lettres où je pouvais me demander si, par facétie et pour changer, ce n'était pas Peggy et non Sterling qui me répondait (et je devais d'ailleurs également entretenir avec elle une correspondance, bien que plus courte) -- c'est une prose à la fois érudite, indiscutablement historienne, et extrêmement vivante. L'homme vivant, les événements vivants, le passé ressuscité : c'est à Michelet, à son romantisme, sa passion qu'immédiatement l'on pense. J'ai lu d'une traite, en anglais, tous leurs ouvrages, je ne pouvais plus m'arrêter de les lire. Un troisième ouvrage d'importance, qu'il serait en français le plus urgent de traduire, a pour titre Lords of the Rim. C'est l'histoire et la géographie de cet Etat international inaperçu, mais de puissance énorme, qui rassemble dans le monde entier les Chinois d'outremer, unis par mille liens ancestraux, de langue, d'affaires et de culture. 

L'érudition et le brio littéraire de Sterling Seagrave se doublait d'une grande modestie qui l'honore. J'ai lu récemment, dans une préface à l'édition japonaise de ses livres de sinologie, cet aveu rare : personne n'atteindra jamais le bout des linéaments cachés de l'histoire chinoise, personne n'épuisera les méandres de cette culture ; les Japonais, dont la connaissance de la Chine est ahurissante, n'ont pourtant pas dédaigné de traduire les  ouvrages de ce chercheur étranger. Ce sinologue n'était pas comme les autres. D'abord il était né en Asie ; puis il n'était pas sec, professoral. La Bruyère, déjà, stigmatise les spécialistes des langues orientales qui "ploient sous le faix" ; déjà, sous Louis XIV, on découvre le Siam, la complexité du monde ;  l'honnête La Bruyère, dans ses Caractères,  s'étonne que l'on fasse aux Siamois des propositions de conversion catholique, qui doivent leur paraître bien étranges. bien bizarres. 

Sterling et Peggy Seagrave ont vécu sur un bateau pendant quatre ans, après l'énorme succès financier de Song Dynasty, des Song Sisters aux Etats-Unis. Il me racontait qu"un temps,  la nuit, en mer, il dormait avec Peggy à sa droite et un dauphin à sa gauche, qui suivait l'embarcation, de l'autre côté de la coque. Puis le bateau a accosté quelque part dans les Pyrénées orientales, il est resté au port et ils se sont installés en France, pour plus de onze ans, près de la frontière espagnole, dans un petit monastère, ou manoir en ruines du temps des Cathares, qu'ils ont aménagé et restauré. Ce chercheur était très habile de ses mains tremblantes, il maniait à volonté, à plaisir la pelle, le rabot, la bêche, le râteau, le sécateur ; né à la campagne,  il n'était pas à l'aise dans les grandes villes occidentales, je le priais de s'installer à Paris, ou d'y venir plus souvent ; il ne désirait pas abandonner deux énormes chiens,  et quelques chats. Les deux molosses avaient aussi pour fonction de le protéger. Il se sentait, à tort ou à raison, traqué, persécuté, menacé. Madame Chiang Kaï-chek, qui devait atteindre l'âge de 104 ans, réfugiée aux Etats-Unis, n'était pas satisfaite, disait-il, de ses explications et investigations. Il avait de plus appliqué les mêmes méthodes de recherche au couple Marcos des Philippines dans un autre livre : The Marcos Dynasty -- description passionnante des sphères du pouvoir. A le suivre, je comprenais qu'existe un monde fabuleux qui est en grande partie caché, où l'argent ne compte pas, du moins tant que les sources de son approvisionnement ne sont pas taries, un monde de manipulation, de jeu, de grand jeu au-dessus de la morale et du pouvoir ordinaire. Il l'avait côtoyé, Il m'avait confié que l'un de ses frères travaillait  pour les services secrets mais que lui avait refusé de le faire. L'apogée ou le chef d'oeuvre de son parcours est Gold Warriors, traduit en français sous le titre Opération Lys d'or.

Néanmoins ce livre épais, trop ou pas assez documenté, sur les énigmes planétaires de l'or, excita mes doutes. D'un côté, il est vrai qu'il n'existe jamais de fumée sans feu ; de l'autre, je me méfie de ceux qui désirent trop prouver et des redresseurs de tort.   En tout, je m'en tiens au "Tu ne jugeras pas". Traquer en grand détail les fondrières du vice ne m'intéresse pas ; moins encore s'y vautrer.  Il faut être masochiste, ou dépressif pour passer le plus clair de son temps à renifler les vapeurs délétères et nauséabondes de l'enfer, avant d'être éventuellement condamné à y vivre. Ainsi me suis-je un peu éloigné de mon ami. Au reste, nous nous étions tout dit, ou peu s'en faut.  La longue correspondance était terminée depuis des années. Un jeune cinéaste chinois tournait un film sur l'hôpital de son père, le chirurgien, le bon médecin de campagne, à la frontière sino-birmane. Ce fut l'occasion d'une rencontre. Tous les quatre, en l'absence de Peggy, mais en présence d'une responsable de la cinématographie chinoise, cadre cantonaise qui me signifia qu'elle goûtait peu Pékin mais qu'elle devait si rendre puisque son mari y possédait  une maison, nous passâmes une journée délicieuse ; nous avions quitté ensemble Paris pour l'Asie ; à une table ronde, l'atmosphère chaleureuse  et tendre, un peu enfantine d'un repas chinois nous réunit. Le restaurant où nous étions, dans le troisième arrondissement,  portait un nom symbolique intéressant que j'ai pour le moment oublié ; chose curieuse, il a depuis disparu, remplacé par un restaurant coréen ; tout est rêve.

Je compris ce jour-là que Sterling était demeuré un enfant, tout comme moi.  Ses cendres ont quitté la France. Elles doivent être dispersées par son fils au-dessus des collines de l'Etat Shan où il passa son enfance. Au crépuscule, dans l'air parfumé du soir, il ira jouer de nouveau dans les champs de pavots mauves, avec les petits-enfants des petits-enfants des infirmières de son père, au son des syllabes hachées mais musicales d'un dialecte chinois. Là dans les doux rires, dans les parfums qui tourbillonnent, il ira se perdre, comme son nom, dans la mer.