29. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (21)

Mon long éloignement de ce monde me met à l'écart d'une façon cruelle et exaltante. Je n'y peux plus rien, je vis comme dans un film, et ce que l'on me dit ou me montre, ou me démontre en est extrait, sans que personne n'en connaisse le titre. Ce décollement, ce décollage est vécu par les résidents étrangers de long terme, issus de cultures puissantes à qui l'Occident est familier depuis des siècles, puisqu'elles ont été menacées, ou envahies par lui.  Loin de me réjouir des désastres, de les préparer, ou de les exciter comme s'y affairent follement certains, c'est l'union, la fraternisation générale que je recherche. La philosophie de forme religieuse qui est en germe dans l'écologie nous rapproche tous, d'une façon brouillonne, peu capable pour le moment d'aplanir les facteurs de divisions qui nous séparent. Parmi ceux-ci les religions constituées, ou les principes politiques étroits accentuent les oppositions, avec les meilleures des intentions.  De nos jours, évoquer le Christ, ou Allah, ou Moïse ou le Bouddha, d'une manière sectaire, non vivante, sans subtilité, revient à faire se lever immédiatement des objections, créer des ennemis, si ce n'est inviter les quolibets, les injures, nourrir des haines inexpiables. Il vaut bien mieux ne pas parler de Dieu  sinon indirectement ; s'abstenir de prononcer ce mot farouche, colossal que je n'ai jamais aimé en français. Il ne faut pas se prévaloir du plus précieux. Les bijoux, les diamants, les cristaux, longtemps n'ont jamais été exposés sur la place publique ; les frontières entre ésotérisme et exotérisme étaient strictement respectées. Nous sommes maintenant à l'âge de la vulgarité où tout est manié sans précaution, souillé, sali, injurié, démonté, inspecté sans respect, examiné à qui mieux mieux.  Je le ressens, à la fois comme un drame et comme une comédie, quand des bribes de musiques incompatibles sont juxtaposées sans soins, sans façons, sans gêne ; le bruiteur, oserait-on dire le musicien, ne sait plus ce qu'il écoute,  ne sait pas ce qu'il fait. 

Ce monde est ce qu'il est, un bas monde, les hommes sont ce qu'ils sont ; mes exigences, j'en ai conscience, sont inhumaines, ou pour le moins conservent et exaltent quelque chose d'excessif.  Cependant l'impression me gagne que la bassesse a été flattée, a pénétré la noblesse et cherche à l'éliminer, ou à la corrompre, comme si la médiocrité concevait une sorte de haine inexpiable pour la beauté, pour la supériorité ; et ce phénomène, universel j'en conviens, est moins accentué en Asie. La lutte contre la noblesse des attitudes, des comportements, des sentiments, tient à se justifier à toute force, en mettant en avant l'injustice de la misère. Or c'est en Asie que se croise et s'observe la dignité des pauvres, la noblesse de la misère, la noblesse de la déchéance qui a été chantée par tous les grands poètes.  Ce sont les vraies Fleurs du mal. Il suffit de ne pas parler, ou d'être avare de mots, économe de gestes pour créer un sentiment, fût-il seulement apparent, de majesté, de noblesse. Le Christ est majestueux comme un roi dans sa Passion, même lorsqu'il tombe. Ses sept dernières paroles sont simples et sublimes, communes et princières. L'écrivain, le poète, comme le notait Schopenhauer peut s'exprimer comme un prince.  Il faut pour cela qu'il soit allé très loin, très haut et très bas, très profond, et aussi très longtemps dans sa recherche ; le ton, comme la voix ne trahit pas. Ce qui est émouvant et inimitable chez Shakespeare, c'est une immense pitié et compréhension pour le pire, un déchirant amour pour les pauvres hommes, de tout état, de toute condition,  qu'ils soient nobles ou bouffons, ou ordinaire, doublée d'une sainte indifférence qui peut passer pour de la froideur, et qui cependant n'est pas glaciale. Cette grande Indifférence est généreuse. Elle est aussi bien grecque que bouddhiste. C'est l'indifférence de la haute altitude ; de qui a profondément et longuement aimé les hommes, beaucoup sacrifié pour tenter de leur venir en aide, pour s'apercevoir tristement que même en mourir et tout donner n'y changera rien.

Je me souviens de l'histoire peu connue d'un tolstoïen, Vladimir Sheerman, propriétaire terrien ; en 1910 à la mort de Tolstoï, et pourtant contre l'avis de celui-ci,  il fait le don de toutes ses terres, des mines de charbon en Ukraine,  et établit une commune ; part deux ans en exil ; puis erre en Russie, en Sibérie jusqu'à sa fin, en 1939, sous Staline. Sans doute avait-il compris tardivement, nous l'ignorons, que tout est un jeu, un jeu absurde. Garder la foi tout en jouant à ce jeu absurde, jusqu'à l'alimenter du sang de ce jeu absurde ; nourrir la foi du mal, du pire, et de l'absurdité même, tel est peut-être  le périlleux pari qu'il a réussi à tenir : c'est ce que je lui souhaite, ce que j'espère pour lui et pour nous à travers mes rêves. ( à suivre)