27. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (20)

La première pièce des Scènes d'enfants de Schumann me trottait dans la tête cette nuit vers trois heures du matin : "Von fremden Ländern und Menschen". Mes nuits sont peuplées et mouvementées. Souvent j'y parle en chinois ou en japonais. Schumann était parti en lutte contre les Philistins, il désirait "endiguer le flot de la médiocrité tant par le mot que par l'action". Les terres étrangères et les hommes d'ailleurs ne lui sont pas inconnus ; ses partitions en sont hantées. L'étrange est son royaume.  Il est de ceux, les poètes, les artistes du passé, dont je regrette qu'ils n'aient pu connaître l'Asie. L'Asie les aurait réconfortés, consolés, enthousiasmés. Les deux dernières pièces des Kinderszenen font monter les larmes aux yeux : l'enfant s'endort ;  puis le Poète parle. Qui est capable de lire ces notes se sent béni des dieux. Les larmes, ce sont des armes. La poésie vraie est intransmissible et ce n'est pas l'injustice de la vie, ou les déséquilibres de la géographie qui privent tel ou tel, et les foules, les masses, la presse de ce trésor. La fontaine est ouverte à tous, tous peuvent s'y rendre, y puiser, y boire. Hélas, il faut pour goûter à l'eau de cette source, un coeur d'enfant, un coeur de pauvre, une âme de sacrifié. Il faut ralentir simplifier, éliminer le secondaire, condenser.  Nous sommes environnés par trop de mots, assiégés d'ambitions, d'idées et d'objets. C''est cette abondance désordonnée qui est funeste aux cultures riches où tout a perdu valeur et sens. Nombreux sont ceux qui en souffrent, peu savent réagir. La malédiction de la quantité étouffe la bénédiction de la qualité. La Bonne Nouvelle est que le bonheur est à portée de mains, tout proche. Pour cela il faut accepter, comme disent les textes soufis, de revenir au nourrisson livré aux soins de la mère ; ou auparavant porté par celle-ci dans la matrice, en chinois "le palais du bébé", zi gong 子宮  : ou enfin, dramatiquement, au mort, livré désarmé aux soins du laveur.

Cet abandon, cet anéantissement, cette extinction est un état d'esprit qui n'est plus ici naturel, mais qui le demeure dans les cultures pauvres. Je m'en suis imbibé au Japon où la mort est omniprésente : le séisme, le volcan, le typhon ; la menace de la pénurie par l'absence d'auto-suffisance alimentaire. Toute une culture ambiante qui est quasiment l'exact opposé de celle des pays latins. C'est ici inexplicable, inénarrable, intransmissible, même chez les pauvres, les démunis, les exclus. Je crois le Japon et aussi la Chine, à bien des égards, plus proches de Madagascar que de la France, de la Méditerranée. Un état d'esprit de renoncement. Oui, même dans la Chine enrichie. La fausse aisance, la désinvolture malhonnête et bancale n'est ni japonaise ni chinoise. Je sais que l'on me contredira ; comme Cioran j'aime donner des conclusions nourries de mon expérience, de mon sang, de mes larmes ; je n'aime pas démontrer, ou tenter de persuader rhétoriquement par de longs discours.

J'ai vécu presque deux ans à Nagasaki, moment le plus pénible, le plus dramatique de mon existence. Ce que j'en dis dans L'île enchantée, mon sixième roman, ne va pas au fond des choses, n'épuise pas le vif du sujet, c'est tout un livre de plus qu'il me faudrait écrire.  Je me suis vu, je suis arrivé à me voir dans un miroir, non seulement comme un homme français mais comme un homme blanc ; non américain pourtant, j'ai pris sur moi, sur mes épaules, la culpabilité, les fardeaux de l'homme blanc. Il me paraissait que j'évoluais à l'extrême limite de mes forces, psychiques et psychiques. A une occasion, de retour à Paris, je confiai à un ami : "Jusqu'où peut-on aller ?" j'entendais par là  : "jusqu'où, jusqu'à quelles frontières est-il possible de pousser son corps, son esprit ?" Il me dévisagea d'un air bizarre, déconcerté.  Par ici,  de nos jours, le mot "scrupules" est devenu presque un mot honteux, un mot à éviter. J'ai redécouvert récemment ce vocable effrayant, ce monstre, cet ogre que j'avais comme oublié, entre les lèvres serrées d'un psychologue, ou d'un psychanalyste, peut-être chrétien ; j'ai été très surpris, il sonnait comme une maladie honteuse, une chose trouble et dangereuse qu'il valait mieux écarter. Etre "sans scrupules" pourrait-il signifier être sain, être normal ? avoir des scrupules est, en vérité, le fondement, la pierre d'angle de toute religion, de toute philosophie et de tout art. Nous sommes nés à une époque qui a tout mis c'en dessus dessous.  Nous commençons péniblement à en sortir. Il m'est arrivé de penser, en observant le tour pris par les choses : "Mais alors,  les sages de tous les temps et de toutes les cultures se sont-ils véritablement trompés ?"  Pour le meilleur, mais aussi pour le pire, la génération qui vient fait retour au passé.  L'invention du futur est un retour au passé.  Même le transhumanisme dont il est de mode de parler est un retour au passé, un triste et dangereux passé. Les arts également retournent au passé ; la musique a longtemps piétiné sur place, incapable d'avancer, d'inventer un système nouveau ; ni Debussy, ni Stravinsky, ni aucun autre n'a pu y parvenir. Et de même, à leur manière propre, la peinture, le théâtre. Et même la philosophie, elle aussi, retourne au passé. C'est un phénomène d'épuisement, et même de fatigue, de fatigue nerveuse, à  grande échelle, à l'échelle de la planète entière. Et il est tristement, tragiquement  visible que  l'occident contemporain est le plus touché. C'est ce qu'un journaliste japonais,  à l'âge d'or où son pays, pour la première fois dans l'Histoire, accédait aux feux de la rampe , sur le  devant de la scène mondiale, exprimait ainsi : "Les héros sont fatigués."

Or, celui que Dieu anime, prend sous sa protection protège et garde, n'est jamais fatigué. (à suivre)